free book ebook online reading
eBook Title
La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


You are here --- [ Home / Author Index A / Alexandre Dumas, Père / La reine Margot - Tome I / Page #12 ]

-- Oui, et tu comprends: comme d’un moment à l’autre le roi, le

duc d’Alençon, ma mère, mon mari même... peuvent entrer dans mon
appartement...

-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n’est-ce pas,
tant qu’il sera malade, à la condition de te le rendre quand il
sera guéri?

-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prépare pas
les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen
de cacher le pauvre garçon; si tu pouvais lui conserver la vie que
je lui ai sauvée; eh bien, je t’avoue que je t’en serais
véritablement reconnaissante! Tu es libre à l’hôtel de Guise, tu
n’as ni beau-frère, ni mari qui t’espionne ou qui te contraigne,
et de plus derrière ta chambre, où personne, chère Henriette, n’a
heureusement pour toi le droit d’entrer, un grand cabinet pareil
au mien. Eh bien, prête-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il
sera guéri tu lui ouvriras la cage et l’oiseau s’envolera.

-- Il n’y a qu’une difficulté, chère reine, c’est que la cage est
occupée.

-- Comment! tu as donc aussi sauvé quelqu’un, toi?

-- C’est justement ce que j’ai répondu à ton frère.

-- Ah! je comprends; voilà pourquoi tu parlais si bas que je ne
t’ai pas entendue.

-- Écoute, Marguerite, c’est une histoire admirable, non moins
belle, non moins poétique que la tienne. Après t’avoir laissé six
de mes gardes, j’étais montée avec les six autres à l’hôtel de
Guise, et je regardais piller et brûler une maison qui n’est
séparée de l’hôtel de mon frère que par la rue des Quatre-Fils,
quand tout à coup j’entends crier des femmes et jurer des hommes.
Je m’avance sur le balcon et je vois d’abord une épée dont le feu
semblait éclairer toute la scène à elle seule. J’admire cette lame
furieuse: j’aime les belles choses, moi! ... puis je cherche
naturellement à distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le
corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris,
je distingue enfin l’homme, et je vois... un héros, un Ajax
Télamon; j’entends une voix, une voix de stentor. Je
m’enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant à chaque
coup dont il était menacé, à chaque botte qu’il portait; ç’a été
une émotion d’un quart d’heure, vois-tu, ma reine, comme je n’en
avais jamais éprouvé, comme j’avais cru qu’il n’en existait pas.
Aussi j’étais là, haletante, suspendue, muette, quand tout à coup
mon héros a disparu.

-- Comment cela?

-- Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme; alors, comme
Cyrus, j’ai retrouvé la voix, j’ai crié: À l’aide, au secours! Nos
gardes sont venus, l’ont pris, l’ont relevé, et enfin l’ont
transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé.

-- Hélas! je comprends d’autant mieux cette histoire, chère
Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la
mienne.

-- Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma
religion, je n’ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.

-- Il s’appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en éclatant
de rire.

-- C’est un terrible nom, n’est-ce pas, dit Henriette. Eh bien,
celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de
sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici à
l’hôtel.

-- Pourquoi donc mettre mon masque?

-- Parce que je veux te montrer mon héros.

-- Il est beau?

-- Il m’a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que
c’était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du
jour, il m’a paru perdre un peu, je l’avoue. Cependant je crois
que tu en seras contente.

-- Alors, mon protégé est refusé à l’hôtel de Guise; j’en suis
fâchée, car c’est le dernier endroit où l’on viendrait chercher un
huguenot.

-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l’un
couchera dans le coin à droite, l’autre dans le coin à gauche.

-- Mais s’ils se reconnaissent l’un pour protestant, l’autre pour
catholique, ils vont se dévorer.

-- Oh! il n’y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la
figure un coup qui fait qu’il n’y voit presque pas clair; ton
huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu’il ne peut
presque pas remuer... Et puis, d’ailleurs, tu lui recommanderas de
garder le silence à l’endroit de la religion, et tout ira à
merveille.

-- Allons, soit!

-- Entrons, c’est conclu.

-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.

-- Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers;
permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l’hôtel de Guise,
comme ils doivent être faits à la reine de Navarre.

Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en
terre pour aider Marguerite à descendre à son tour; puis lui
montrant de la main la porte de l’hôtel gardée par deux
sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la
reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda
son humble attitude tant qu’elle put être vue. Arrivée à sa
chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camériste,
Sicilienne des plus alertes:

-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?

-- Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.

-- Et que fait-il?

-- En ce moment, je crois, madame, qu’il prend quelque chose.

-- Bien! dit Marguerite, si l’appétit revient, c’est bon signe.

-- Ah! c’est vrai! j’oubliais que tu es une élève d’Ambroise Paré.
Allez, Mica.

-- Tu la renvoies?

-- Oui, pour qu’elle veille sur nous. Mica sortit.

-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu
que je le fasse venir?

-- Ni l’un, ni l’autre; je voudrais le voir sans être vue.

-- Que t’importe, puisque tu as ton masque?

-- Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou.

-- Oh! comme elle est prudente depuis qu’elle est mariée, ma belle
reine! Marguerite sourit.

-- Eh bien, mais je ne vois qu’un moyen, continua la duchesse.

-- Lequel?

-- C’est de le regarder par le trou de la serrure.

-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la
conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
s’inclina sur un genou et approcha son oeil de l’ouverture que
laissait la clef absente.

-- Justement, dit-elle, il est à table et a le visage tourné de
notre côté. Viens.

La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son
tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l’avait dit
la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à
laquelle ses blessures ne l’empêchaient pas de faire honneur.

-- Ah! mon Dieu! s’écria Marguerite en se reculant.

-- Quoi donc? demanda la duchesse étonnée.

-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon âme! c’est lui-même.

-- Qui, lui-même?

-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de
la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l’a
poursuivi jusque dans ma chambre, qui l’a frappé jusque dans mes
bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu’il ne m’ait pas aperçue!

-- Eh bien, alors! puisque tu l’as vu à l’oeuvre, n’est-ce pas
qu’il était beau?

-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu’il
poursuivait.

-- Et celui qu’il poursuivait s’appelle?

-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui?

-- Non, je te le promets.

-- Lerac de la Mole.

-- Et comment le trouves-tu maintenant?

-- M. de La Mole?

-- Non, M. de Coconnas.

-- Ma foi, dit Marguerite, j’avoue que je lui trouve... Elle
s’arrêta.

-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de
la blessure qu’il a faite à ton huguenot.

-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne
lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné
l’oeil...

-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.
Envoie-moi ton blessé.

-- Non, pas encore; plus tard.

-- Quand cela?

-- Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.

-- Laquelle donc?

Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la
regarda aussi et se mit à rire.

-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que
jamais?

-- Amitié sincère toujours, répondit la reine.

-- Et le mot d’ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons
besoin l’une de l’autre?

-- Le triple nom de ton triple dieu: _Éros-Cupido-Amor_. Et les
deux femmes se quittèrent après s’être embrassées pour la seconde
fois et s’être serré la main pour la vingtième fois.



XIII
Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne
sont pas destinées


La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans
une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence.
Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine
mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé
Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un
dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame
de Sauve.

Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains.
Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve,
les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris
le projet de Catherine.

Elle prit une plume, de l’encre et écrivit sur son papier:

«Au lieu d’aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine
de Navarre. MARGUERITE.»

Puis elle roula le papier, l’introduisit dans le trou de la clef
et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d’aller
glisser cette clef sous la porte du prisonnier.

Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé; elle
ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand
étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout
déchirés et tout tachés de sang.

En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il
ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait
un lit.

-- Mais qu’arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et
pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin? Je
vous avais recommandé le repos, et voilà qu’au lieu de m’obéir
vous faites tout le contraire de ce que j’ai ordonné!

-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n’est point ma faute. J’ai prié,
supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il
m’a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.

-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec étonnement
le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c’est impossible. Vous
ne pouvez pas marcher; vous êtes pâle et sans force, on voit
trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l’épaule a saigné
encore.

-- Madame, répondit le jeune homme, autant j’ai rendu grâce à
Votre Majesté de m’avoir donné asile hier au soir, autant je la
supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd’hui.

-- Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une
si folle résolution: c’est pire que de l’ingratitude.

-- Oh! madame! s’écria La Mole en joignant les mains, croyez que,
loin d’être ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de
reconnaissance qui durera toute ma vie.

-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite émue à cet
accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles;
car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du
sang, ou l’on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas
cent pas dans la rue sans qu’on vous achève.

-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.

-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide
et profond; puis pâlissant légèrement: Oh, oui! je comprends! dit-
elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une
personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C’est
juste, monsieur de la Mole, c’est naturel, et je comprends cela.
Que ne l’avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n’y ai-je
pas songé moi-même! C’est un devoir, quand on exerce
l’hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on
panse des blessures, et de soigner l’âme comme on soigne le corps.

-- Hélas! madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement.
Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où
personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui
j’aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première
femme qui m’y ait adressé la parole.

-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous
en aller?

-- Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre Majesté n’a pris
aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit.

-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu’il est
temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.

-- Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans
amis, comment ferez-vous?

-- Madame, j’en aurai beaucoup; car, tandis que j’étais poursuivi,
j’ai pensé à ma mère, qui était catholique; il m’a semblé que je
la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à
la main, et j’ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
d’embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me
conserver la vie, madame; il m’a envoyé un de ses anges pour me la
faire aimer.

-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d’avoir fait cent pas vous
tomberez évanoui.

-- Madame, je me suis essayé aujourd’hui dans le cabinet; je
marche lentement et avec souffrance, c’est vrai; mais que j’aille
seulement jusqu’à la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera
ce qu’il pourra.

Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément.

-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m’en
parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le
désir d’entrer à son service?

-- Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez de toucher à
la véritable cause de mon départ... Je sais que le roi de Navarre
court les plus grands dangers et que tout le crédit de Votre
Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête.

-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et
de quels dangers me parlez-vous?

-- Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet
où je suis placé.

-- C’est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me
l’avait déjà dit. Puis tout haut:

-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu’avez-vous donc entendu?

-- Mais d’abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin
avec son frère.

-- Avec François? s’écria Marguerite en rougissant.

-- Avec le duc d’Alençon, oui, madame; puis ensuite, après votre
départ, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.

-- Et ce sont ces deux conversations...?

-- Oui, madame. Mariée depuis huit jours à peine, vous aimez votre
époux. Votre époux viendra à son tour comme sont venus M. le duc
d’Alençon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets.
Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je
ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l’être!

Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers mots, au trouble
de sa voix, à l’embarras de sa contenance, Marguerite fut
illuminée d’une révélation subite.

-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a été
dit dans cette chambre jusqu’à présent?

-- Oui, madame. Ces mots furent soupirés à peine.

-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n’en pas
entendre davantage?

-- À l’instant même, madame! s’il plaît à Votre Majesté de me le
permettre.

-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce
pitié.

Étonné d’une réponse si douce lorsqu’il s’attendait à quelque
brusque riposte, La Mole leva timidement la tête; son regard
rencontra celui de Marguerite et demeura rivé comme par une
puissance magnétique sur le limpide et profond regard de la reine.

-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur
de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchée sur le dossier
de son siège, à moitié cachée par l’ombre d’une tapisserie
épaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme en
restant impénétrable elle-même.

-- Madame, dit La Mole, je suis une misérable nature, je me défie
de moi même, et le bonheur d’autrui me fait mal.

-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le
bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!

-- Vous voyez bien qu’il est heureux, madame! s’écria vivement La
Mole.

-- Heureux?...

-- Oui, puisque Votre Majesté le plaint.

Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et en effilait les
torsades d’or.

-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c’est
arrêté, c’est décidé dans votre esprit?

-- Je crains d’importuner Sa Majesté en ce moment.

-- Mais le duc d’Alençon, mon frère?

-- Oh! madame, s’écria La Mole, M. le duc d’Alençon! non, non;
moins encore M. le duc d’Alençon que le roi de Navarre.

-- Parce que...? demanda Marguerite émue au point de trembler en
parlant.

-- Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot pour être
serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de Navarre, je ne suis
pas encore assez bon catholique pour être des amis de M. d’Alençon
et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les
yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur;
elle n’eût pas su dire si le mot de La Mole était pour elle
caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
l’interrogea d’un coup d’oeil. La réponse de Gillonne, renfermée
aussi dans un regard, fut affirmative. Elle était parvenue à faire
passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur
La Mole, qui demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa
poitrine, et pâle comme l’est un homme qui souffre à la fois du
corps et de l’âme.

-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j’hésite à lui faire
une proposition qu’il refusera sans doute.

La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s’incliner
devant elle en signe qu’il était à ses ordres; mais une douleur
profonde, aiguë, brûlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et,
sentant qu’il allait tomber, il saisit une tapisserie, à laquelle
il se soutint.

-- Voyez-vous, s’écria Marguerite en courant à lui et en le
retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore
besoin de moi!

Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de La Mole.

-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l’air que je respire, comme du
jour que je vois!

En ce moment trois coups retentirent, frappés à la porte de
Marguerite.

-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayée.

-- Déjà! murmura Marguerite.

-- Faut-il ouvrir?

-- Attends. C’est le roi de Navarre peut-être.

-- Oh! madame! s’écria La Mole rendu fort par ces quelques mots,
que la reine avait cependant prononcés à voix si basse qu’elle
espérait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous
en supplie à genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame!
Ayez pitié de moi! Oh! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais
parler et, quand j’aurai parlé, vous me chasserez, je l’espère.

-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un
charme infini à écouter les reproches du jeune homme; taisez-vous
donc!

-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans
l’accent de Marguerite cette rigueur à laquelle il s’attendait;
madame, je vous le répète, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me
faites pas mourir d’une mort que les bourreaux les plus cruels
n’oseraient inventer.

-- Silence! silence! dit Marguerite.

-- Oh! madame, vous êtes sans pitié; vous ne voulez rien écouter,
vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous
aime...

-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en
appuyant sa main tiède et parfumée sur la bouche du jeune homme,
qui la saisit entre ses deux mains et l’appuya contre ses lèvres.

-- Mais..., murmura La Mole.

-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu’est-ce donc que ce rebelle
qui ne veut pas obéir à sa reine?

Puis, s’élançant hors du cabinet, elle referma la porte, et
s’adossant à la muraille en comprimant avec sa main tremblante les
battements de son coeur:

-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et,
un instant après, la tête fine, spirituelle et un peu inquiète du
roi de Navarre souleva la tapisserie.

-- Vous m’avez mandé, madame? dit le roi de Navarre à Marguerite.

-- Oui, monsieur. Votre Majesté a reçu ma lettre?

-- Et non sans quelque étonnement, je l’avoue, dit Henri en
regardant autour de lui avec une défiance bientôt évanouie.

-- Et non sans quelque inquiétude, n’est-ce pas, monsieur? ajouta
Marguerite.

-- Je vous l’avouerai, madame. Cependant, tout entouré que je suis
d’ennemis acharnés et d’amis plus dangereux encore peut-être que
mes ennemis, je me suis rappelé qu’un soir j’avais vu rayonner
dans vos yeux le sentiment de la générosité: c’était le soir de
nos noces; qu’un autre jour j’y avais vu briller l’étoile du
courage, et, cet autre jour, c’était hier, jour fixé pour ma mort.

-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri
semblait vouloir lire jusqu’au fond de son coeur.

-- Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me suis dit à
l’instant même, en lisant votre billet qui me disait de venir:
Sans amis, comme il est, prisonnier, désarmé, le roi de Navarre
n’a qu’un moyen de mourir avec éclat, d’une mort qu’enregistre
l’histoire, c’est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.

-- Sire, répondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous
saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l’ouvrage d’une
personne qui vous aime... et que vous aimez.

Henri recula presque à ces paroles et son oeil gris et perçant
interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosité.

-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette
personne, je n’ai pas la prétention de dire que ce soit moi!

-- Mais cependant, madame, dit Henri, c’est vous qui m’avez fait
tenir cette clef: cette écriture, c’est la vôtre.

-- Cette écriture est la mienne, je l’avoue, ce billet vient de
moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c’est autre chose.

Qu’il vous suffise de savoir qu’elle a passé entre les mains de
quatre femmes avant d’arriver jusqu’à vous.

-- De quatre femmes! s’écria Henri avec étonnement.

-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre
les mains de la reine mère, entre les mains de madame de Sauve,
entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.

Henri se mit à méditer cette énigme.

-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout
parlons franc. Est-il vrai, comme c’est aujourd’hui le bruit
public, que Votre Majesté consente à abjurer?

-- Ce bruit public se trompe, madame, je n’ai pas encore consenti.

-- Mais vous êtes décidé, cependant.

-- C’est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt
ans et qu’on est à peu près roi, ventre-saint-gris! il y a des
choses qui valent bien une messe.

-- Et entre autres choses la vie, n’est-ce pas? Henri ne put
réprimer un léger sourire.

-- Vous ne me dites pas toute votre pensée, Sire! dit Marguerite.

-- Je fais des réserves pour mes alliés, madame; car, vous le
savez, nous ne sommes encore qu’alliés: si vous étiez à la fois
mon alliée... et...

-- Et votre femme, n’est-ce pas, Sire?

-- Ma foi, oui... et ma femme.

-- Alors?

-- Alors, peut-être serait-ce différent; et peut-être tiendrais-je
à rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il
faut que je me contente de vivre.

Marguerite regarda Henri d’un air si étrange qu’il eût éveillé les
soupçons d’un esprit moins délié que ne l’était celui du roi de
Navarre.

-- Et êtes-vous sûr, au moins, d’arriver à ce résultat? dit-elle.
    
<<Page 11   |   Page 12   |   Page 13>>
Go to Page Index for La reine Margot - Tome I

You are here --- [ Home / Author Index A / Alexandre Dumas, Père / La reine Margot - Tome I / Page #12 ]