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eBook Title
La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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-- Mais qu’attendez-vous, dites?

-- Que vous témoigniez votre joie.

-- De quoi donc ai-je à me réjouir?

-- Mais de cette occasion inattendue qui se présente de reprendre
votre liberté.

-- Ma liberté! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince à
aller jusqu’au bout de sa pensée.

-- Sans doute, votre liberté; vous allez être séparée du roi de
Navarre.

-- Séparée! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.

Le duc d’Alençon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais
bientôt ses yeux s’écartèrent d’elle avec embarras.

-- Séparée! répéta Marguerite; voyons cela, mon frère, car je suis
bien aise que vous me mettiez à même d’approfondir la question; et
comment compte-t-on nous séparer?

-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.

-- Sans doute; mais il n’avait pas fait mystère de sa religion, et
l’on savait cela quand on nous a mariés.

-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant
malgré lui un rayon de joie illuminer son visage, qu’a fait Henri?

-- Mais vous le savez mieux que personne, François, puisqu’il a
passé ses journées presque toujours en votre compagnie, tantôt à
la chasse, tantôt au mail, tantôt à la paume.

-- Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses journées;
mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser
les yeux.

-- Ses nuits, continua le duc d’Alençon, ses nuits?

-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu’il fallait bien
répondre quelque chose.

-- Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve.

-- Comment le savez-vous? s’écria Marguerite.

-- Je le sais parce que j’avais intérêt à le savoir, répondit le
jeune prince en pâlissant et en déchiquetant la broderie de ses
manches.

Marguerite commençait à comprendre ce que Catherine avait dit tout
bas à Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son
ignorance.

-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frère? répondit-elle avec un
air de mélancolie parfaitement joué; est-ce pour me rappeler que
personne ici ne m’aime et ne tient à moi: pas plus ceux que la
nature m’a donnés pour protecteurs que celui que l’Église m’a
donné pour époux?

-- Vous êtes injuste, dit vivement le duc d’Alençon en rapprochant
encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous
protège, moi.

-- Mon frère, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez
quelque chose à me dire de la part de la reine mère.

-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous
faire croire cela?

-- Ce qui peut me le faire croire, c’est que vous rompez l’amitié
qui vous attachait à mon mari; c’est que vous abandonnez la cause
du roi de Navarre.

-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d’Alençon tout
interdit.

-- Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc. Vous en êtes
convenu vingt fois, vous ne pouvez vous élever et même vous
soutenir que l’un par l’autre. Cette alliance...

-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d’Alençon.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en
disant votre mari, je me trompe: c’est sur Henri de Navarre que je
voulais dire. Notre mère a deviné tout. Je m’alliais aux huguenots
parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu’on tue
les huguenots et que dans huit jours il n’en restera pas cinquante
dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce
qu’il était... votre mari. Mais voilà qu’il n’est plus votre mari.
Qu’avez-vous à dire à cela, vous qui êtes non seulement la plus
belle femme de France, mais encore la plus forte tête du royaume?

-- J’ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre frère
Charles. Je l’ai vu hier dans un de ces accès de frénésie dont
chacun abrège sa vie de dix ans; j’ai à dire que ces accès se
renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait
que, selon toute probabilité, notre frère Charles n’a pas
longtemps à vivre; j’ai à dire enfin que le roi de Pologne vient
de mourir et qu’il est fort question d’élire en sa place un prince
de la maison de France; j’ai à dire enfin que, lorsque les
circonstances se présentent ainsi, ce n’est point le moment
d’abandonner des alliés qui, au moment du combat, peuvent nous
soutenir avec le concours d’un peuple et l’appui d’un royaume.

-- Et vous, s’écria le duc, ne me faites-vous pas une trahison
bien plus grande de préférer un étranger à votre frère?

-- Expliquez-vous, François; en quoi et comment vous ai-je trahi?

-- Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de Navarre?

-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naïveté. Le duc se
leva précipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre
d’un air égaré, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette
main était raide et glacée.

-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n’avez pas voulu me comprendre,
ne vous en prenez donc qu’à vous des malheurs qui pourront vous
arriver.

Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit
sortir le duc d’Alençon sans faire un signe pour le rappeler; mais
à peine l’avait-elle perdu de vue dans le corridor qu’il revint
sur ses pas.

-- Écoutez, Marguerite, dit-il, j’ai oublié de vous dire une
chose: c’est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera
mort.

Marguerite poussa un cri; car cette idée qu’elle était
l’instrument d’un assassinat lui causait une épouvante qu’elle ne
pouvait surmonter.

-- Et vous n’empêcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez
pas votre meilleur et votre plus fidèle allié?

-- Depuis hier, mon allié n’est plus le roi de Navarre.

-- Et qui est-ce donc, alors?

-- C’est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. de
Guise roi des catholiques.

-- Et c’est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc
de Lorraine! ...

-- Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne
comprenez rien.

-- J’avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée.

-- Ma soeur, vous êtes d’aussi bonne maison que madame la
princesse de Porcian, et Guise n’est pas plus immortel que le roi
de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses,
toutes trois possibles: la première, c’est que Monsieur soit élu
roi de Pologne; la seconde, c’est que vous m’aimiez comme je vous
aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine
des catholiques.

Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur
des vues de cet adolescent que personne à la cour n’osait appeler
une intelligence.

-- Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n’êtes
donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l’êtes du roi de
Navarre?

-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d’Alençon d’une voix
sourde; et si j’ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien, je
l’ai été.

-- Il n’y a qu’une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de
réussir.

-- Laquelle?

-- C’est que je n’aime plus le duc de Guise.

-- Et qui donc aimez-vous, alors?

-- Personne. Le duc d’Alençon regarda Marguerite avec l’étonnement
d’un homme qui, à son tour, ne comprend plus, et sortit de
l’appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main
glacée son front prêt à se fendre. Marguerite demeura seule et
pensive. La situation commençait à se dessiner claire et précise à
ses yeux; le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine
Catherine et le duc de Guise l’avaient faite. Le duc de Guise et
le duc d’Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur
parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence
naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on
s’emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans
trône, sans puissance, et n’ayant d’autre perspective qu’un
cloître où elle n’aurait pas même la triste douleur de pleurer son
époux qui n’avait jamais été son mari. Elle en était là, lorsque
la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir
faire avec toute la cour un pèlerinage à l’aubépine du cimetière
des Innocents.

Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie
de cette cavalcade. Mais la pensée que cette sortie lui fournirait
peut-être l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau sur le
sort du roi de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on
voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait volontiers
Leurs Majestés.

Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que, si elle voulait
descendre, le cortège allait se mettre en marche. Marguerite fit
de la main à Gillone un signe pour lui recommander le blessé et
descendit.

Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux catholiques
étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un coup d’oeil rapide sur
ce groupe, qui se composait d’une vingtaine de personnes à peu
près: le roi de Navarre n’y était point.

Mais madame de Sauve y était; elle échangea un regard avec elle,
et Marguerite comprit que la maîtresse de son mari avait quelque
chose à lui dire.

On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré par la rue de
l’Astruce. À la vue du roi, de la reine Catherine et des
principaux catholiques, le peuple s’était amassé, suivant le
cortège comme un flot qui monte, criant:

-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris
étaient accompagnés de brandissements d’épées rougies et
d’arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait
prise au sinistre événement qui venait de s’accomplir. En arrivant
à la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui
traînaient un cadavre sans tête. C’était celui de l’amiral. Ces
hommes allaient le pendre par les pieds à Montfaucon.

On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par la porte qui
s’ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd’hui celle des
Déchargeurs. Le clergé, prévenu de la visite du roi et de celle de
la reine mère, attendait Leurs Majestés pour les haranguer.

Madame de Sauve profita du moment où Catherine écoutait le
discours qu’on lui faisait pour s’approcher de la reine de Navarre
et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite
étendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lèvres de
la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier
roulé dans la manche.

Si rapide et si dissimulée qu’eût été la retraite de madame de
Sauve, Catherine s’en était aperçue, elle se retourna au moment où
sa dame d’honneur baisait la main de la reine.

Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait jusqu’à elles comme
un éclair, mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement
madame de Sauve s’éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa
place près de Catherine.

Lorsqu’elle eut répondu au discours qui venait de lui être
adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe à la reine
de Navarre de s’approcher d’elle.

Marguerite obéit.

-- Eh! ma fille! dit la reine mère dans son patois italien, vous
avez donc de grandes amitiés avec madame de Sauve?

Marguerite sourit, en donnant à son beau visage l’expression la
plus amère qu’elle put trouver.

-- Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu me mordre la
main.

-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous êtes jalouse, je crois!

-- Vous vous trompez, madame, répondit Marguerite. Je ne suis pas
plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n’est
amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes
ennemis. J’aime qui m’aime, et déteste qui me hait. Sans cela,
madame, serais-je votre fille?

Catherine sourit de manière à faire comprendre à Marguerite que,
si elle avait eu quelque soupçon, ce soupçon était évanoui.

D’ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins attirèrent
l’attention de l’auguste assemblée. Le duc de Guise arrivait
escorté d’une troupe de gentilshommes tout échauffés encore d’un
carnage récent. Ils escortaient une litière richement tapissée,
qui s’arrêta en face du roi.

-- La duchesse de Nevers! s’écria Charles IX. Çà, voyons! qu’elle
vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique.
Que m’a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenêtre, vous
avez giboyé aux huguenots, et que vous en avez tué un d’un coup de
pierre?

La duchesse de Nevers rougit extrêmement.

-- Sire, dit-elle à voix basse, en venant s’agenouiller devant le
roi, c’est au contraire un catholique blessé que j’ai eu le
bonheur de recueillir.

-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux façons de me servir: l’une
en exterminant mes ennemis, l’autre en secourant mes amis. On fait
ce qu’on peut, et je suis sûr que si vous eussiez pu davantage,
vous l’eussiez fait.

Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui
régnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait à tue-
tête:

-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!

-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mère
à la belle duchesse.

Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitôt ce
signe, et qui répondit:

-- Non pas, madame, à moins que Votre Majesté ne me l’ordonne, car
j’ai affaire en ville avec Sa Majesté la reine de Navarre.

-- Et qu’allez-vous faire ensemble? demanda Catherine.

-- Voir des livres grecs très rares et très curieux qu’on a
trouvés chez un vieux pasteur protestant, et qu’on a transportés à
la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, répondit Marguerite.

-- Vous feriez mieux d’aller voir jeter les derniers huguenots du
haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C’est la
place des bons Français.

-- Nous irons, s’il plaît à Votre Majesté, répondit la duchesse de
Nevers.

Catherine jeta un regard de défiance sur les deux jeunes femmes.
Marguerite, aux aguets, l’intercepta, et se tournant et retournant
aussitôt d’un air fort préoccupé, elle regarda avec inquiétude
autour d’elle.

Cette inquiétude, feinte ou réelle, n’échappa point à Catherine.

-- Que cherchez-vous?

-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.

-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?

-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au Louvre?

-- Quand je te disais que tu étais jalouse! dit Catherine à
l’oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette!
continua-t-elle en haussant les épaules, emmenez la reine de
Navarre.

Marguerite feignit encore de regarder autour d’elle, puis, se
penchant à son tour à l’oreille de son amie:

-- Emmène-moi vite, lui dit-elle. J’ai des choses de la plus haute
importance à te dire.

La duchesse fit une révérence à Charles IX et à Catherine, puis
s’inclinant devant la reine de Navarre:

-- Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma litière? dit-elle.

-- Volontiers. Seulement vous serez obligée de me faire reconduire
au Louvre.

-- Ma litière, comme mes gens, comme moi-même, répondit la
duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.

La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un signe
qu’elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son tour et prit
respectueusement place sur le devant.

Catherine et ses gentilshommes retournèrent au Louvre en suivant
le même chemin qu’ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant
toute la route, on vit la reine mère parler sans relâche à
l’oreille du roi, en lui désignant plusieurs fois madame de Sauve.

Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c’est-à-
dire d’un rire plus sinistre qu’une menace.

Quant à Marguerite, une fois qu’elle eut senti la litière se
mettre en mouvement, et qu’elle n’eut plus à craindre la perçante
investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le
billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:

«J’ai reçu l’ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre
deux clefs: l’une est celle de la chambre dans laquelle il est
enfermé, l’autre est celle de la mienne. Une fois qu’il sera entré
chez moi, il m’est enjoint de l’y garder jusqu’à six heures du
matin.

«Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté décide, que
Votre Majesté ne compte ma vie pour rien.»

-- Il n’y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme
est l’instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.
Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frère
Charles, on fait si facilement une religieuse.

-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en
montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec
une si grande attention.

-- Ah! duchesse! j’ai bien des choses à te dire, répondit
Marguerite en déchirant le billet en mille et mille morceaux.



XII
Les confidences


-- Et, d’abord, où allons-nous? demanda Marguerite. Ce n’est pas
au pont des Meuniers, j’imagine?... J’ai vu assez de tueries comme
cela depuis hier, ma pauvre Henriette!

-- J’ai pris la liberté de conduire Votre Majesté...

-- D’abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie d’oublier sa
majesté... Tu me conduisais donc...

-- À l’hôtel de Guise, à moins que vous n’en décidiez autrement.

-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise
n’y est pas, ton mari n’y est pas?

-- Oh! non! s’écria la duchesse avec une joie qui fit étinceler
ses beaux yeux couleur d’émeraude; non! ni mon beau-frère, ni mon
mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l’air, comme
l’oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous?
Comprenez-vous ce qu’il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je
vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n’êtes pas
libre, vous! aussi vous soupirez...

-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberté
ne sert-elle qu’à cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n’être que
libre.

-- Votre Majesté m’a promis d’entamer les confidences.

-- Encore Ma Majesté; voyons, nous nous fâcherons, Henriette; as-
tu donc oublié nos conventions?

-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle
confidente dans le tête-à-tête. N’est-ce pas cela, madame, n’est-
ce pas cela, Marguerite?

-- Oui, oui! dit la reine en souriant.

-- Ni rivalités de maisons, ni perfidies d’amour; tout bien, tout
bon, tout franc; une alliance enfin offensive et défensive, dans
le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le
rencontrons, cet éphémère qu’on nomme le bonheur.

-- Bien, ma duchesse! c’est cela; et pour renouveler le pacte,
embrasse-moi.

Et les deux charmantes têtes, l’une pâle et voilée de mélancolie,
l’autre rosée, blonde et rieuse se rapprochèrent gracieusement et
unirent leurs lèvres comme elles avaient uni leurs pensées.

-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur
Marguerite un regard avide et curieux.

-- Tout n’est-il pas nouveau depuis deux jours?

-- Oh! je parle d’amour et non de politique, moi. Quand nous
aurons l’âge de dame Catherine, ta mère, nous en ferons, de la
politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons
d’autre chose. Voyons, serais-tu mariée pour tout de bon?

-- À qui? dit Marguerite en riant.

-- Ah! tu me rassures, en vérité.

-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m’épouvante. Duchesse, il
faut que je sois mariée.

-- Quand cela?

-- Demain.

-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c’est nécessaire?

-- Absolument.

-- Mordi! comme dit quelqu’un de ma connaissance, voilà qui est
fort triste.

-- Tu connais quelqu’un qui dit: Mordi? demanda en riant
Marguerite.

-- Oui.

-- Et quel est ce quelqu’un?

-- Tu m’interroges toujours, quand c’est à toi de parler. Achève,
et je commencerai.

-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut
pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui.
Cependant il faudrait que nous changeassions d’idée l’un et
l’autre, ou que nous eussions l’air d’en changer d’ici à demain.

-- Eh bien, change, toi! et tu peux être sûre qu’il changera, lui!

-- Justement, voilà l’impossible; car je suis moins disposée à
changer que jamais.

-- À l’égard de ton mari seulement, j’espère!

-- Henriette, j’ai un scrupule.

-- Un scrupule de quoi?

-- De religion. Fais-tu une différence entre les huguenots et les
catholiques?

-- En politique?

-- Oui.

-- Sans doute.

-- Mais en amour?

-- Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes tellement
païennes, qu’en fait de sectes nous les admettons toutes, qu’en
fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.

-- En un seul, n’est-ce pas?

-- Oui, dit la duchesse, avec un regard étincelant de paganisme;
oui, celui qui s’appelle Éros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un
carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la dévotion!

-- Cependant tu as une manière de prier qui est exclusive; tu
jettes des pierres sur la tête des huguenots.

-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les
meilleures idées, comme les plus belles actions se travestissent
en passant par la bouche du vulgaire!

-- Le vulgaire! ... Mais c’est mon frère Charles qui te
félicitait, ce me semble?

-- Ton frère Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne
du cor toute la journée, ce qui le rend fort maigre... Je récuse
donc jusqu’à ses compliments. D’ailleurs, je lui ai répondu, à ton
frère Charles... N’as-tu pas entendu ma réponse?

-- Non, tu parlais si bas!

-- Tant mieux, j’aurai plus de nouveau à t’apprendre. Çà! la fin
de ta confidence, Marguerite?

-- C’est que... c’est que...

-- Eh bien?

-- C’est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon
frère Charles était historique, je m’abstiendrais.

-- Bon! s’écria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois
tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d’en
choisir un à la première occasion.

-- Ah! il paraît que cette fois tu as pris un catholique?

-- Mordi! reprit la duchesse.

-- Bien, bien! je comprends.

-- Et comment est-il notre huguenot?

-- Je ne l’ai pas choisi; ce jeune homme ne m’est rien, et ne me
sera probablement jamais rien.

-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t’empêche pas de me le
dire, tu sais combien je suis curieuse.

-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini,
et qui s’est venu réfugier dans mon appartement.

-- Oh! oh! ... et tu ne l’avais pas un peu convoqué?

-- Pauvre garçon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce
moment il est encore entre la vie et la mort.

-- Il est donc malade?

-- Il est grièvement blessé.

-- Mais c’est très gênant, un huguenot blessé! surtout dans des
jours comme ceux où nous nous trouvons; et qu’en fais-tu de ce
huguenot blessé qui ne t’est rien et ne te sera jamais rien?

-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.

-- Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches dans ton
cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-là sera bien ingrat s’il
n’est pas trop reconnaissant!

-- Il l’est déjà, j’en ai bien peur... plus que je ne le
désirerais.

-- Et il t’intéresse... ce pauvre jeune homme?

-- Par humanité... seulement.

-- Ah! l’humanité, ma pauvre reine! c’est toujours cette vertu-là
qui nous perd, nous autres femmes!
    
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