|
|
haine, tant il est vrai qu’une femme ne pardonne jamais à une
autre femme de lui enlever même un homme qu’elle n’aime pas.
Madame de Sauve!
-- Oui, Votre Majesté! dit celle-ci en joignant les mains.
-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus étonnée,
mais aussi d’une voix plus impérative. Charlotte tomba à genoux.
-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à quel point je
suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n’est
pas tout entière à moi, et un ordre exprès de la reine mère...
-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous
soyez venue dans l’espérance de vous justifier vis-à-vis de moi,
dites-moi pourquoi vous êtes venue.
-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à genoux et avec
un regard presque égaré, je suis venue pour vous demander s’il
n’était pas ici.
-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en vérité, je ne
comprends pas.
-- Du roi!
-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien
qu’il n’y vient pas, cependant!
-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans répondre à toutes
ces attaques et sans même paraître les sentir; ah! plût à Dieu
qu’il y fût!
-- Et pourquoi cela?
-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu’on égorge les huguenots, et que
le roi de Navarre est le chef des huguenots.
-- Oh! s’écria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la
main et en la forçant de se relever, oh! je l’avais oublié!
D’ailleurs, je n’avais pas cru qu’un roi pût courir les mêmes
dangers que les autres hommes.
-- Plus, madame, mille fois plus, s’écria Charlotte.
-- En effet, madame de Lorraine m’avait prévenue. Je lui avais dit
de ne pas sortir. Serait-il sorti?
-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s’il
n’est pas ici...
-- Il n’y est pas.
-- Oh! s’écria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c’en
est fait de lui, car la reine mère a juré sa mort.
-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m’épouvantez. Impossible!
-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette énergie que donne
seule la passion, je vous dis qu’on ne sait pas où est le roi de
Navarre.
-- Et la reine mère, où est-elle?
-- La reine mère m’a envoyée chercher M. de Guise et
M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis elle m’a
congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontée chez
moi, et comme d’habitude, j’ai attendu.
-- Mon mari, n’est-ce pas? dit Marguerite.
-- Il n’est pas venu, madame. Alors, je l’ai cherché de tous
côtés; je l’ai demandé à tout le monde. Un seul soldat m’a répondu
qu’il croyait l’avoir aperçu au milieu des gardes qui
l’accompagnaient l’épée nue quelque temps avant que le massacre
commençât, et le massacre est commencé depuis une heure.
-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-être le
sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi,
merci.
-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai
chez moi plus forte de votre pardon; car je n’ose vous suivre,
même de loin.
Marguerite lui tendit la main.
-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez
vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis
alliance et je serai fidèle à ma promesse.
-- Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu’à la reine mère, madame?
-- Alors, je me tournerai du côté de mon frère Charles, et il
faudra bien que je lui parle.
-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage
libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majesté.
Marguerite s’élança par le couloir. Mais arrivée à l’extrémité,
elle se retourna pour s’assurer que madame de Sauve ne demeurait
pas en arrière. Madame de Sauve la suivait.
La reine de Navarre lui vit prendre l’escalier qui conduisait à
son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la
reine.
Tout était changé; au lieu de cette foule de courtisans empressés,
qui d’ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant
respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec
des pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang, ou des
gentilshommes aux manteaux déchirés, à la figure noircie par la
poudre, porteurs d’ordres et de dépêches, les uns entrant et les
autres sortant: toutes ces allées et venues faisaient un
fourmillement terrible et immense dans les galeries.
Marguerite n’en continua pas moins d’aller en avant et parvint
jusqu’à l’antichambre de la reine mère. Mais cette antichambre
était gardée par deux haies de soldats qui ne laissaient pénétrer
que ceux qui étaient porteurs d’un certain mot d’ordre.
Marguerite essaya vainement de franchir cette barrière vivante.
Elle vit plusieurs fois s’ouvrir et se fermer la porte, et à
chaque fois, par l’entrebâillement, elle aperçut Catherine
rajeunie par l’action, active comme si elle n’avait que vingt ans,
écrivant, recevant des lettres, les décachetant, donnant des
ordres, adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux
auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui étaient
plus couverts de poussière et de sang.
Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu’il
emplissait d’effrayantes rumeurs, on entendait éclater les
arquebusades de la rue de plus en plus répétées.
-- Jamais je n’arriverai jusqu’à elle, se dit Marguerite après
avoir fait près des hallebardiers trois tentatives inutiles.
Plutôt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frère.
En ce moment passa M. de Guise; il venait d’annoncer à la reine la
mort de l’amiral et retournait à la boucherie.
-- Oh! Henri! s’écria Marguerite, où est le roi de Navarre? Le duc
la regarda avec un sourire étonné, s’inclina, et, sans répondre,
sortit avec ses gardes. Marguerite courut à un capitaine qui
allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger
les arquebuses de ses soldats.
-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, où est le roi de
Navarre?
-- Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis point des
gardes de Sa Majesté.
-- Ah! mon cher René! s’écria Marguerite en reconnaissant le
parfumeur de Catherine... c’est vous... vous sortez de chez ma
mère... savez-vous ce qu’est devenu mon mari?
-- Sa Majesté le roi de Navarre n’est point mon ami, madame...
vous devez vous en souvenir. On dit même, ajouta-t-il avec une
contraction qui ressemblait plus à un grincement qu’à un sourire,
on dit même qu’il ose m’accuser d’avoir, de complicité avec madame
Catherine, empoisonné sa mère.
-- Non! non! s’écria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon René!
-- Oh! peu m’importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de
Navarre ni les siens ne sont plus guère à craindre en ce moment.
Et il tourna le dos à Marguerite.
-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!
s’écria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui
passait, s’arrêta.
-- Où est Henri de Navarre? dit Marguerite.
-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu’il court la ville avec
MM. d’Alençon et Condé. Puis, si bas que Marguerite seule put
l’entendre:
-- Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour être à la
place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des
Armes du roi.
-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui
avait dit Tavannes, n’avait entendu que l’indication principale;
merci, j’y vais.
Et elle prit sa course tout en murmurant:
-- Oh! après ce que je lui ai promis, après la façon dont il s’est
conduit envers moi quand cet ingrat Henri s’était caché dans le
cabinet, je ne puis le laisser périr!
Et elle vint heurter à la porte des appartements du roi; mais ils
étaient ceints intérieurement par deux compagnies des gardes.
-- On n’entre point chez le roi, dit l’officier en s’avançant
vivement.
-- Mais moi? dit Marguerite.
-- L’ordre est général.
-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!
-- Ma consigne n’admet point d’exception, madame; recevez donc mes
excuses. Et l’officier referma la porte.
-- Oh! il est perdu, s’écria Marguerite alarmée par la vue de
toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu’elles ne respiraient pas
la vengeance, exprimaient l’inflexibilité. -- Oui, oui, je
comprends tout... on s’est servi de moi comme d’un appât... je
suis le piège où l’on prend et égorge les huguenots... Oh!
j’entrerai, dussé-je me faire tuer.
Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les
galeries, lorsque tout à coup passant devant une petite porte,
elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il était
monotone. C’était un psaume calviniste que chantait une voix
tremblante dans la pièce voisine.
-- La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon... elle est là!
s’écria Marguerite en se frappant le front, éclairée par une
pensée subite; elle est là! ... Dieu des chrétiens, aide-moi!
Et Marguerite, pleine d’espérance, heurta doucement à la petite
porte.
En effet, après l’avis qui lui avait été donné par Marguerite,
après son entretien avec René, après sa sortie de chez la reine
mère, à laquelle, comme un bon génie, avait voulu s’opposer la
pauvre petite Phébé, Henri de Navarre avait rencontré quelques
gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui faire honneur,
l’avaient reconduit chez lui, où l’attendaient une vingtaine de
huguenots, lesquels s’étaient réunis chez le jeune prince, et, une
fois réunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques
heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le
Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu’on eût tenté de les
troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-
l’Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas
funèbre, Tavannes entra, et, au milieu d’un silence de mort,
annonça à Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.
Il n’y avait point de résistance à tenter, personne n’en eut même
la pensée. On entendait les plafonds, les galeries et les
corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats réunis tant
dans les cours que dans les appartements, au nombre de près de
deux mille. Henri, après avoir pris congé de ses amis, qu’il ne
devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans
une petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa seul,
sans armes et le coeur gonflé de toutes les défiances.
Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles
heures, écoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et
le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitré,
passer, à la lueur de l’incendie, au flamboiement des torches, les
fuyards et les assassins; ne comprenant rien à ces clameurs de
meurtre et à ces cris de détresse; ne pouvant soupçonner enfin,
malgré la connaissance qu’il avait de Charles IX, de la reine mère
et du duc de Guise, l’horrible drame qui s’accomplissait en ce
moment.
Henri n’avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il
avait la puissance morale: craignant le danger, il l’affrontait en
souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein
air et en plein jour, le danger aux yeux de tous,
qu’accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix
sourde et vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes,
seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité, suffisante à peine
pour voir l’ennemi qui pouvait se glisser jusqu’à lui et le fer
qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les
deux heures peut-être les plus cruelles de sa vie.
Au plus fort du tumulte, et comme Henri commençait à comprendre
que, selon toute probabilité, il s’agissait d’un massacre
organisé, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit,
par un corridor, à l’appartement du roi. À leur approche la porte
s’ouvrit, derrière eux la porte se referma, le tout comme par
enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près de Charles
IX, alors dans son cabinet des Armes.
Lorsqu’ils entrèrent, le roi était assis dans un grand fauteuil,
ses deux mains posées sur les deux bras de son siège et la tête
retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus,
Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur
par grosses gouttes.
-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La
Chastre, laissez-nous. Le capitaine obéit. Il se fit un moment de
sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
avec inquiétude et vit qu’il était seul avec le roi. Charles IX se
leva tout à coup.
-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d’un geste rapide ses
cheveux blonds et en essuyant son front en même temps, vous êtes
content de vous voir près de moi, n’est-ce pas, Henriot?
-- Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre, et c’est
toujours avec bonheur que je me trouve auprès de Votre Majesté.
-- Plus content que d’être là-bas, hein? reprit Charles IX,
continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt qu’il ne répondait au
compliment de Henri.
-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
-- Regardez et vous comprendrez. D’un mouvement rapide, Charles IX
marcha ou plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son
beau-frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l’horrible
silhouette des assassins, qui, sur le plancher d’un bateau,
égorgeaient ou noyaient les victimes qu’on leur amenait à chaque
instant.
-- Mais, au nom du Ciel, s’écria Henri tout pâle, que se passe-t-
il donc cette nuit?
-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me débarrasse de tous
les huguenots. Voyez-vous là-bas, au-dessus de l’hôtel de Bourbon,
cette fumée et cette flamme? C’est la fumée et la flamme de la
maison de l’amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons
catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c’est le corps du
gendre de l’amiral, le cadavre de votre ami Téligny.
-- Oh! que veut dire cela? s’écria le roi de Navarre, en cherchant
inutilement à son côté la poignée de sa dague et tremblant à la
fois de honte et de colère, car il sentait que tout à la fois on
le raillait et on le menaçait.
-- Cela veut dire, s’écria Charles IX furieux, sans transition et
blêmissant d’une manière effrayante, cela veut dire que je ne veux
plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le
roi? suis-je le maître?
-- Mais, Votre Majesté...
-- Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce qui n’est pas
catholique; c’est son plaisir. Êtes-vous catholique? s’écria
Charles, dont la colère montait incessamment comme une marée
terrible.
-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu’importe la
religion de qui me sert bien!
-- Ha! ha! ha! s’écria Charles en éclatant d’un rire sinistre; que
je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme
dit ma soeur Margot. Et tous ceux-là, regarde, ajouta-t-il en
montrant du doigt la ville, ceux-là ne m’avaient-ils pas bien
servi aussi? n’étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
dévoués toujours? Tous étaient des sujets utiles! mais ils étaient
huguenots, et je ne veux que des catholiques.
Henri resta muet.
-- Çà, comprenez-moi donc, Henriot! s’écria Charles IX.
-- J’ai compris, Sire.
-- Eh bien?
-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait
ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n’ont pas fait.
Car enfin, s’ils meurent tous, ces malheureux, c’est aussi parce
qu’on leur a proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu’ils
ont refusé comme je refuse.
Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un
regard dont l’atonie se changeait peu à peu en un fauve
rayonnement:
-- Ah! tu crois, dit-il, que j’ai pris la peine d’offrir la messe
à ceux qu’on égorge là-bas?
-- Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-vous point
dans la religion de vos pères?
-- Oui, par la mordieu! et toi?
-- Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri. Charles poussa un
rugissement de rage, et saisit d’une main tremblante son
arquebuse, placée sur une table. Henri, collé contre la
tapisserie, la sueur de l’angoisse au front, mais, grâce à cette
puissance qu’il conservait sur lui-même, calme en apparence,
suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l’avide
stupeur de l’oiseau fasciné par le serpent.
Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur
aveugle:
-- Veux-tu la messe? s’écria-t-il en éblouissant Henri du
miroitement de l’arme fatale. Henri resta muet.
Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus terrible juron qui
soit jamais sorti des lèvres d’un homme, et de pâle qu’il était,
il devint livide.
-- Mort, messe ou Bastille! s’écria-t-il en mettant le roi de
Navarre en joue.
-- Oh! Sire! s’écria Henri, me tuerez-vous, moi votre frère?
Henri venait d’éluder, avec cet esprit incomparable qui était une
des plus puissantes facultés de son organisation, la réponse que
lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette réponse
eût été négative, Henri était mort.
Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la rage se trouve
immédiatement le commencement de la réaction, Charles IX ne
réitéra pas la question qu’il venait d’adresser au prince de
Navarre, et après un moment d’hésitation, pendant lequel il fit
entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre
ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
opposé.
-- Il faut cependant bien que je tue quelqu’un, s’écria Charles
IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s’injectaient de
sang.
Et lâchant le coup, il abattit l’homme qui courait. Henri poussa
un gémissement. Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles
chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des cris de
joie chaque fois que le coup avait porté.
-- C’est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne
trouvera plus personne à tuer, il me tuera.
-- Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les princes, est-ce
fait?
C’était Catherine de Médicis, qui, pendant la dernière détonation
de l’arme, venait d’entrer sans être entendue.
-- Non, mille tonnerres d’enfer! hurla Charles en jetant son
arquebuse par la chambre... Non, l’entêté... il ne veut pas! ...
Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement son regard vers
la partie de la chambre où se tenait Henri, aussi immobile qu’une
des figures de la tapisserie contre laquelle il était appuyé.
Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors,
pourquoi vit-il?
-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait
parfaitement ce regard et qui y répondait, comme on le voit, sans
hésitation; il vit, parce qu’il... est mon parent.
Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c’était
Catherine surtout qu’il lui fallait combattre.
-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et
rien de mon beau-frère Charles; c’est vous qui avez eu l’idée de
m’attirer dans un piège; c’est vous qui avez pensé à faire de
votre fille l’appât qui devait nous perdre tous; c’est vous qui
m’avez séparé de ma femme, pour qu’elle n’eût pas l’ennui de me
voir tuer sous ses yeux...
-- Oui, mais cela ne sera pas! s’écria une autre voix haletante et
passionnée que Henri reconnut à l’instant et qui fit tressaillir
Charles IX de surprise et Catherine de fureur.
-- Marguerite! s’écria Henri.
-- Margot! dit Charles IX.
-- Ma fille! murmura Catherine.
-- Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières paroles
m’accusaient, et vous aviez à la fois tort et raison: raison, car
en effet je suis bien l’instrument dont on s’est servi pour vous
perdre tous; tort, car j’ignorais que vous marchiez à votre perte.
Moi-même, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
hasard, à l’oubli de ma mère, peut-être; mais sitôt que j’ai
appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le
devoir d’une femme est de partager la fortune de son mari. Vous
exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l’exil; vous emprisonne-t-
on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.
Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit, sinon avec
amour, du moins avec reconnaissance.
-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de
lui dire de se faire catholique!
-- Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité qui lui
était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-même ne demandez
pas une lâcheté à un prince de votre maison.
Catherine lança un regard significatif à Charles.
-- Mon frère, s’écria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX,
comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frère, songez-
y, vous avez fait de lui mon époux.
Charles IX, pris entre le regard impératif de Catherine et le
regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposés,
resta un instant indécis; enfin, Oromase l’emporta.
-- Au fait, madame, dit-il en se penchant à l’oreille de
Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frère.
-- Oui, répondit Catherine en s’approchant à son tour de l’oreille
de son fils, oui... mais s’il ne l’était pas?
XI
L’aubépine du cimetière des Innocents
Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à deviner le mot
que Catherine de Médicis avait dit tout bas à Charles IX, et qui
avait arrêté court le terrible conseil de vie et de mort qui se
tenait en ce moment.
Une partie de la matinée fut employée par elle à soigner La Mole,
l’autre à chercher l’énigme que son esprit se refusait à
comprendre.
Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre. Les huguenots
étaient plus que jamais poursuivis. À la nuit terrible avait
succédé un jour de massacre plus hideux encore. Ce n’était plus le
tocsin que les cloches sonnaient, c’étaient des _Te Deum_, et les
accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et
des incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du
soleil que ne l’avait été pendant l’obscurité le glas de la nuit
précédente. Ce n’était pas le tout: une chose étrange était
arrivée; une aubépine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme
d’habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin,
venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui
voyaient dans cet événement un miracle et qui, pour la
popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice,
allaient en procession, croix et bannière en tête, au cimetière
des Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce
d’assentiment donné par le ciel au massacre qui s’exécutait avait
redoublé l’ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait
à offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place
une scène de désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau
commun à tous les protestants qui s’y étaient trouvés enfermés au
moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Condé et La Mole
y étaient seuls demeurés vivants.
Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle l’avait dit la
veille, étaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite
n’était donc plus préoccupée que d’une chose: sauver la vie de son
mari, qui continuait d’être menacée. Sans doute le premier
sentiment qui s’était emparé de l’épouse était un sentiment de
loyale pitié pour un homme auquel elle venait, comme l’avait dit
lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du moins alliance.
Mais, à la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pénétré
dans le coeur de la reine.
Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu presque une
certitude de royauté dans son mariage avec Henri de Bourbon, La
Navarre, tiraillée d’un côté par les rois de France, de l’autre
par les rois d’Espagne, qui, lambeau à lambeau, avaient fini par
emporter la moitié de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon
réalisait les espérances de courage qu’il avait données dans les
rares occasions qu’il avait eues de tirer l’épée, devenir un
royaume réel, avec les huguenots de France pour sujets. Grâce à
son esprit fin et si élevé, Marguerite avait entrevu et calculé
tout cela. En perdant Henri, ce n’était donc pas seulement un mari
qu’elle perdait, c’était un trône.
Elle en était au plus intime de ces réflexions, lorsqu’elle
entendit frapper à la porte du corridor secret; elle tressaillit,
car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la
reine mère et le duc d’Alençon. Elle entrouvrit la porte du
cabinet, recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La Mole,
et alla ouvrir au visiteur.
Ce visiteur était le duc d’Alençon.
Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant
Marguerite avait eu l’idée de réclamer son intercession en faveur
du roi de Navarre; mais une idée terrible l’avait arrêtée. Le
mariage s’était fait contre son gré; François détestait Henri et
n’avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce
qu’il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés
étrangers l’un à l’autre. Une marque d’intérêt donnée par
Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de
l’écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le
menaçaient.
Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus
qu’elle n’eût frissonné en apercevant le roi Charles IX ou la
reine mère elle-même. On n’eût point dit d’ailleurs, en le voyant,
qu’il se passât quelque chose d’insolite par la ville, ni au
Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et
son linge exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais
dont le duc d’Anjou et lui faisaient un si continuel usage.
Seulement, un oeil exercé comme l’était celui de Marguerite
pouvait remarquer que, malgré sa pâleur plus grande que
d’habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l’extrémité
de ses mains, aussi belles et aussi soignées que des mains de
femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.
Son entrée fut ce qu’elle avait l’habitude d’être. Il s’approcha
de sa soeur pour l’embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses
joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d’Anjou,
Marguerite s’inclina et lui offrit le front.
Le duc d’Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes
sur ce front que lui présentait Marguerite.
Alors, s’asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles
sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l’amiral; la
mort instantanée de Téligny, qui, percé d’une balle, rendit à
l’instant même le dernier soupir. Il s’arrêta, s’appesantit, se
complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du
sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa
dire.
Enfin, ayant tout dit, il se tut.
-- Ce n’est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes
venu me rendre visite, n’est-ce pas, mon frère? demanda
Marguerite.
Le duc d’Alençon sourit.
-- Vous avez encore autre chose à me dire?
-- Non, répondit le duc, j’attends.
-- Qu’attendez-vous?
-- Ne m’avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le
duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce
mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré.
-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn
lorsqu’on me l’a proposé pour époux.
-- Et depuis que vous le connaissez, ne m’avez-vous pas affirmé
que vous n’éprouviez aucun amour pour lui?
-- Je vous l’ai dit, il est vrai.
-- Votre opinion n’était-elle pas que ce mariage devait faire
votre malheur?
-- Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n’est pas
la suprême félicité, c’est presque toujours la suprême douleur.
-- Eh bien, ma chère Marguerite! comme je vous le disais,
j’attends.
|