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-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir
l’occasion de tirer l’épée sous les yeux de sa belle! Alors nous
serons les juges du camp. Cependant j’aimerais assez à me battre
moi-même. Mon épaule me brûle.
-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort
endommagée. Coconnas poussa une espèce de rugissement.
-- Mordi! dit-il, j’espère qu’il est mort, ou sans cela je
retournerais au Louvre pour l’achever. La Hurière frappait
toujours.
Bientôt une fenêtre du premier étage s’ouvrit, et un homme parut
sur le balcon en bonnet de nuit, en caleçon et sans armes.
-- Qui va là? cria cet homme. Maurevel fit un signe à ses Suisses,
qui se rangèrent sous une encoignure, tandis que Coconnas
s’aplatissait de lui-même contre la muraille.
-- Ah! monsieur de Mouy, dit l’aubergiste de sa voix câline, est-
ce vous?
-- Oui, c’est moi: après?
-- C’est bien lui, murmura Maurevel en frémissant de joie.
-- Eh! monsieur, continua La Hurière, ne savez-vous point ce qui
se passe? On égorge M. l’amiral, on tue les religionnaires nos
frères. Venez vite à leur aide, venez.
-- Ah! s’écria de Mouy, je me doutais bien qu’il se tramait
quelque chose pour cette nuit. Ah! je n’aurais pas dû quitter mes
braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.
Et sans refermer la fenêtre, par laquelle sortirent quelques cris
de femme effrayée, quelques supplications tendres, M. de Mouy
chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.
-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pâle de joie.
Attention, vous autres! glissa-t-il dans l’oreille des Suisses.
Puis retirant l’arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur
la mèche pour s’assurer qu’elle était toujours bien allumée:
-- Tiens, La Hurière, ajouta-t-il à l’aubergiste, qui avait fait
retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.
-- Mordi! s’écria Coconnas, voici la lune qui sort d’un nuage pour
être témoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour
que Lambert Mercandon fût ici et servît de second à M. de Mouy.
-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes à
lui tout seul, et nous en aurons peut-être assez à nous six à nous
débarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en
faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de
le frapper quand il sortira.
-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces préparatifs, il paraît
que cela ne se passera point tout à fait comme je m’y attendais.
Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les
Suisses étaient sortis de leur cachette pour prendre leur place
près de la porte. Maurevel et La Hurière s’avançaient sur la
pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie,
Coconnas restait à sa place, lorsque la jeune femme, à laquelle on
ne pensait plus, parut à son tour au balcon et poussa un cri
terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurière.
de Mouy, qui avait déjà entrouvert la porte, s’arrêta.
-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des
épées, je vois briller la mèche d’une arquebuse. C’est un guet-
apens.
-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un
peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la
barre, repoussa le verrou et remonta.
L’ordre de bataille de Maurevel fut changé dès qu’il vit que de
Mouy ne sortirait point. Les Suisses allèrent se poster de l’autre
côté de la rue, et La Hurière, son arquebuse au poing, attendit
que l’ennemi reparût à la fenêtre. Il n’attendit pas longtemps. de
Mouy s’avança précédé de deux pistolets d’une longueur si
respectable, que La Hurière, qui le couchait déjà en joue,
réfléchit soudain que les balles du huguenot n’avaient pas plus de
chemin à faire pour arriver dans la rue que sa balle à lui n’en
avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce
gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du même coup.
Or, comme au bout du compte maître La Hurière, aubergiste de son
état, n’était soldat que par circonstance, cette réflexion le
détermina à faire retraite et à chercher un abri à l’angle de la
rue de Braque, assez éloignée pour qu’il eût quelque difficulté à
trouver de là, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la
ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu’à de Mouy.
de Mouy jeta un coup d’oeil autour de lui et s’avança en
s’effaçant comme un homme qui se prépare à un duel; mais voyant
que rien ne venait:
-- Ça, dit-il, il paraît, monsieur le donneur d’avis, que vous
avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me voilà, que me voulez-
vous?
-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez,
ne voyez-vous pas que j’attends? La Hurière garda le silence.
Maurevel ne répondit point, et les trois Suisses demeurèrent cois.
Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne
soutenait la conversation entamée par La Hurière et continuée par
de Mouy, il quitta son poste, s’avança jusqu’au milieu de la rue,
et mettant le chapeau à la main:
-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat,
comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J’accompagne
un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire à vous pour terminer
galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc,
monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.
-- Maurevel! s’écria de Mouy; Maurevel, l’assassin de mon père!
Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j’accepte.
Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l’hôtel de Guise pour y
chercher du renfort, il perça son chapeau d’une balle.
Au bruit de l’explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui
avaient ramené la duchesse de Nevers sortirent, accompagnés de
trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et
s’avancèrent vers la maison de la maîtresse du jeune de Mouy.
Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la troupe, fit
tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel;
après quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des
armes inutiles, puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses
adversaires étaient hors de la portée de l’épée, s’abrita derrière
la galerie du balcon.
Cependant çà et là les fenêtres commençaient de s’ouvrir aux
environs, et, selon l’humeur pacifique ou belliqueuse de leurs
habitants, se refermaient ou se hérissaient de mousquets ou
d’arquebuses.
-- À moi, mon brave Mercandon! s’écria de Mouy en faisant signe à
un homme déjà vieux qui, d’une fenêtre qui venait de s’ouvrir en
face de l’hôtel de Guise, cherchait à voir quelque chose dans
cette confusion.
-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce à vous
qu’on en veut?
-- C’est à moi, c’est à vous, c’est à tous les protestants; et,
tenez, en voilà la preuve.
En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui
l’arquebuse de La Hurière. Le coup partit; mais le jeune homme eut
le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-
dessus de sa tête.
-- Mercandon! s’écria Coconnas, qui à la vue de cette bagarre
tressaillait de plaisir et avait oublié son créancier, mais à qui
cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du
Chaume, c’est bien cela! Ah! il demeure là, c’est bon; nous allons
avoir affaire chacun à notre homme.
Et tandis que les gens de l’hôtel de Guise enfonçaient les portes
de la maison où était de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau à
la main, essayait d’incendier la maison; tandis que, les portes
une fois brisées, un combat terrible s’engageait contre un seul
homme qui, à chaque coup de rapière, abattait son ennemi, Coconnas
essayait, à l’aide d’un pavé, d’enfoncer la porte de Mercandon,
qui, sans s’inquiéter de cet effort solitaire, arquebusait de son
mieux à sa fenêtre.
Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva illuminé comme
en plein jour, peuplé comme l’intérieur d’une fourmilière; car, de
l’hôtel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec
leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge
furieuse et commençaient, soutenus par le feu des fenêtres, à
faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l’hôtel de Guise,
qu’ils finirent par acculer à l’hôtel d’où ils étaient sortis.
Coconnas, qui n’avait point encore achevé d’enfoncer la porte de
Mercandon quoiqu’il s’escrimât de tout son coeur, fut pris dans ce
brusque refoulement. S’adossant alors à la muraille et mettant
l’épée à la main, il commença non seulement à se défendre, mais
encore à attaquer avec des cris si terribles, qu’il dominait toute
cette mêlée. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant
amis et ennemis, jusqu’à ce qu’un large vide se fût opéré autour
de lui. À mesure que sa rapière trouait une poitrine et que le
sang tiède éclaboussait ses mains et son visage, lui, l’oeil
dilaté, les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le
terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée.
de Mouy, après un combat terrible livré dans l’escalier et le
vestibule, avait fini par sortir en véritable héros de sa maison
brûlante. Au milieu de toute cette lutte, il n’avait pas cessé de
crier: À moi, Maurevel! Maurevel, où es-tu? l’insultant par les
épithètes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue,
soutenant d’un bras sa maîtresse, à moitié nue et presque
évanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son épée,
flamboyante par le mouvement de rotation qu’il lui imprimait,
traçait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en
argentait la lame ou qu’un flambeau en faisait reluire l’humidité
sanglante. Maurevel avait fui. La Hurière, repoussé par de Mouy
jusqu’à Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait à la
pointe de son épée, demandait grâce des deux côtés. En ce moment,
Mercandon l’aperçut, le reconnut à son écharpe blanche pour un
massacreur.
Le coup partit. La Hurière jeta un cri, étendit les bras, laissa
échapper son arquebuse, et, après avoir essayé de gagner la
muraille pour se retenir à quelque chose, tomba la face contre
terre.
de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de
Paradis et disparut.
La résistance des huguenots avait été telle, que les gens de
l’hôtel de Guise, repoussés, étaient rentrés et avaient fermé les
portes de l’hôtel, dans la crainte d’être assiégés et pris chez
eux.
Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette exaltation où,
pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie,
n’avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses
oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se
séchaient un peu, et, abaissant la pointe de son épée, il ne vit
plus près de lui qu’un homme couché, la face noyée dans un
ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient.
Ce fut une bien courte trêve, car au moment où il allait
s’approcher de cet homme, qu’il croyait reconnaître pour La
Hurière, la porte de la maison qu’il avait vainement essayé de
briser à coups de pavés s’ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de
son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à
reprendre haleine.
-- Le voilà! le voilà! s’écrièrent-ils tout d’une voix. Coconnas
se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d’être entouré par
ces quatre hommes qui l’attaquaient à la fois, il fit, avec la
vigueur d’un de ces chamois qu’il avait si souvent poursuivis dans
les montagnes, un bond en arrière, et se trouva adossé à la
muraille de l’hôtel de Guise. Une fois tranquillisé sur les
surprises, il se remit en garde et redevint railleur.
-- Ah! ah! père Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?
-- Oh! misérable! s’écria le vieux huguenot, je te reconnais bien,
au contraire; tu m’en veux! à moi, l’ami, le compagnon de ton
père?
-- Et son créancier, n’est-ce pas?
-- Oui, son créancier, puisque c’est toi qui le dis.
-- Eh bien, justement, répondit Coconnas, je viens régler nos
comptes.
-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui
l’accompagnaient, et qui à sa voix s’élancèrent contre la
muraille.
-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arrêter les
gens il vous faut une prise de corps et vous avez négligé de la
demander au prévôt.
Et à ces paroles il engagea l’épée avec celui des jeunes gens qui
se trouvait le plus proche de lui, et au premier dégagement lui
abattit le poignet avec sa rapière. Le malheureux se recula en
hurlant.
-- Et d’un! dit Coconnas. Au même instant, la fenêtre sous
laquelle Coconnas avait cherché un abri s’ouvrit en grinçant.
Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce côté;
mais, au lieu d’un ennemi, ce fut une femme qu’il aperçut; au lieu
de l’arme meurtrière qu’il s’apprêtait à combattre, ce fut un
bouquet qui tomba à ses pieds.
-- Tiens! une femme! dit-il.
Il salua la dame de son épée et se baissa pour ramasser le
bouquet.
-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s’écria la dame.
Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du
second neveu ne fendît son manteau et n’entamât l’autre épaule.
La dame jeta un cri perçant.
Coconnas la remercia et la rassura d’un même geste, s’élança sur
le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de
derrière glissa dans le sang. Coconnas s’élança sur lui avec la
rapidité du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son épée.
-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l’hôtel de Guise,
bien! je vous envoie du secours.
-- Ce n’est point la peine de vous déranger pour cela, madame! dit
Coconnas. Regardez plutôt jusqu’au bout, si la chose vous
intéresse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas
accommode les huguenots.
En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque à bout
portant un coup de pistolet à Coconnas, qui tomba sur un genou.
La dame de la fenêtre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il
ne s’était agenouillé que pour éviter la balle, qui alla trouver
le mur à deux pieds de la belle spectatrice.
Presque en même temps, de la fenêtre du logis de Mercandon partit
un cri de rage, et une vieille femme, qui à sa croix et à son
écharpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lança un
pot de fleurs qui l’atteignit au dessus du genou.
-- Bon! dit Coconnas; l’une me jette des fleurs, l’autre les pots.
Si cela continue, on va démolir les maisons.
-- Merci, ma mère, merci! cria le jeune homme.
-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde à
nous!
-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de
l’hôtel de Guise; je vais faire tirer aux fenêtres.
-- Ah ça! c’est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour
moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.
La scène, en effet, était bien changée, et tirait évidemment à son
dénouement. En face de Coconnas, blessé il est vrai, mais dans
toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitué aux armes,
mais irrité plutôt qu’affaibli par les trois ou quatre
égratignures qu’il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon
et son fils: Mercandon, vieillard de soixante à soixante-dix ans;
son fils, enfant de seize à dix-huit ans: ce dernier pâle, blond
et frêle, avait jeté son pistolet déchargé et par conséquent
devenu inutile, et agitait en tremblant une épée de moitié moins
longue que celle du Piémontais; le père, armé seulement d’un
poignard et d’une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme, tenait à la
main un morceau de marbre et s’apprêtait à le lancer. Enfin
Coconnas, excité d’un côté par les menaces, de l’autre par les
encouragements, fier de sa double victoire, enivré de poudre et de
sang, éclairé par la réverbération d’une maison en flammes, exalté
par l’idée qu’il combattait sous les yeux d’une femme dont la
beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang lui
paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces,
avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hésiter,
il courut à lui et croisa sur sa petite épée sa terrible et
sanglante rapière. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter
des mains. Alors Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que
les projectiles lancés par la fenêtre l’atteignissent plus
sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double
attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son
poignard, et de la mère du jeune homme, qui tentait de lui briser
la tête avec la pierre qu’elle s’apprêtait à lui lancer, saisit
son adversaire à bras-le-corps, le présentant à tous les coups
comme un bouclier, et l’étouffant dans son étreinte herculéenne.
-- À moi, à moi! s’écria le jeune homme, il me brise la poitrine!
à moi, à moi! Et sa voix commença de se perdre dans un râle sourd
et étranglé. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.
-- Grâce! grâce! dit-il, monsieur de Coconnas! grâce! c’est mon
unique enfant!
-- C’est mon fils! c’est mon fils! cria la mère, l’espoir de notre
vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!
-- Ah! vraiment! cria Coconnas en éclatant de rire. Que je ne le
tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son épée et son
pistolet?
-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j’ai chez
moi l’obligation souscrite par votre père, je vous la rendrai;
j’ai dix mille écus d’or, je vous les donnerai; j’ai les
pierreries de notre famille, et elles seront à vous; mais ne le
tuez pas, ne le tuez pas!
-- Et moi, j’ai mon amour, dit à demi-voix la femme de l’hôtel de
Guise, et je vous le promets. Coconnas réfléchit une seconde, et
soudain:
-- Êtes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.
-- Je le suis, murmura l’enfant.
-- En ce cas, il faut mourir! répondit Coconnas en fronçant les
sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la
miséricorde acérée et tranchante.
-- Mourir! s’écria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!
Et un cri de mère retentit si douloureux et si profond, qu’il
ébranla pour un moment la sauvage résolution du Piémontais.
-- Oh! madame la duchesse! s’écria le père se tournant vers la
femme de l’hôtel de Guise, intercédez pour nous, et tous les
matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prières.
-- Alors, qu’il se convertisse! dit la dame de l’hôtel de Guise.
-- Je suis protestant, dit l’enfant.
-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque
tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t’offrait.
Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un
éclair au dessus de la tête de leur fils.
-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure... abjure!
-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de
Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.
-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois
âmes et une vie!
-- Je le veux bien, dit le jeune homme.
-- Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa femme.
-- À genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils récite mot à mot
la prière que je vais te dire. Le père obéit le premier.
-- Je suis prêt, dit l’enfant. Et il s’agenouilla à son tour.
Coconnas commença alors à lui dicter en latin les paroles du
_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s’était
agenouillé près de l’endroit où avait volé son épée. À peine vit-
il cette arme à la portée de sa main, que, sans cesser de répéter
les paroles de Coconnas, il étendit le bras pour la saisir.
Coconnas aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas
le voir. Mais au moment où le jeune homme touchait du bout de ses
doigts crispés la poignée de l’arme, il s’élança sur lui, et le
renversant:
-- Ah! traître! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge.
Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou
et retomba mort.
-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous égorges pour nous voler
les cent nobles à la rose que tu nous dois.
-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots,
Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu’avant son départ
son père lui avait remise pour acquitter sa dette avec son
créancier.
-- Et la preuve, continua-t-il, c’est que voilà votre argent.
-- Et toi, voici ta mort! cria la mère de la fenêtre.
-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame
de l’hôtel de Guise.
Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour se rendre à ce
dernier avis ou pour se soustraire à la première menace, une masse
pesante fendit l’air en sifflant, s’abattit à plat sur le chapeau
du Piémontais, lui brisa son épée dans la main et le coucha sur le
pavé, surpris, étourdi, assommé, sans qu’il eût pu entendre le
double cri de joie et de détresse qui se répandit de droite et de
gauche.
Mercandon s’élança aussitôt, le poignard à la main, sur Coconnas
évanoui. Mais en ce moment la porte de l’hôtel de Guise s’ouvrit,
et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les épées,
s’enfuit; tandis que celle qu’il avait appelée madame la duchesse,
belle d’une beauté terrible à la lueur de l’incendie, éblouissante
de pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de la
fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers
Coconnas:
-- Là! là! en face de moi; un gentilhomme vêtu d’un pourpoint
rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là! ...
X
Mort, messe ou Bastille
Marguerite, comme nous l’avons dit, avait refermé sa porte et
était rentrée dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute
palpitante, elle aperçut Gillonne, qui, penchée avec terreur vers
la porte du cabinet, contemplait des traces de sang éparses sur le
lit, sur les meubles et sur le tapis.
-- Ah! madame, s’écria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame,
est-il donc mort?
-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique
l’importance de la recommandation. Gillonne se tut.
Marguerite tira alors de son aumônière une petite clef dorée,
ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme à sa
suivante.
La Mole avait réussi à se soulever et à s’approcher de la fenêtre.
Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient à cette
époque, s’était rencontré sous sa main, et le jeune gentilhomme
l’avait saisi en entendant ouvrir la porte.
-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon âme,
vous êtes en sûreté. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.
-- Oh! madame, s’écria-t-il, vous êtes pour moi plus qu’une reine,
vous êtes une divinité.
-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s’écria Marguerite, votre
sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pâle...
Voyons, où êtes-vous blessé?
-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points
principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir
reçu un premier coup de dague à l’épaule et un second dans la
poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu’on s’en
occupe.
-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma
cassette de baumes.
Gillonne obéit et rentra, tenant d’une main la cassette, et de
l’autre une aiguière de vermeil et du linge de fine toile de
Hollande.
-- Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car,
en se soulevant lui-même, le malheureux a achevé de perdre ses
forces.
-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis
souffrir en vérité...
-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense,
dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime
de vous laisser mourir.
-- Oh! s’écria La Mole, j’aime mieux mourir que de vous voir,
vous, la reine, souiller vos mains d’un sang indigne comme le
mien... Oh! jamais! jamais!
Et il se recula respectueusement.
-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh!
vous en avez déjà souillé tout à votre aise le lit et la chambre
de Sa Majesté.
Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout
éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur
féminine, rappela à La Mole qu’il avait tenu dans ses bras et
serré contre sa poitrine cette reine si belle, si aimée, et à ce
souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies.
-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m’abandonner aux soins
d’un chirurgien?
-- D’un chirurgien catholique, n’est-ce pas? demanda la reine avec
une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.
-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un
sourire d’une douceur inouïe, que, nous autres filles de France,
nous sommes élevées à connaître la valeur des plantes et à
composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme
reines, a été de tout temps d’adoucir les douleurs! Aussi valons-
nous les meilleurs chirurgiens du monde, à ce que disent nos
flatteurs du moins. Ma réputation, sous ce rapport, n’est-elle pas
venue à votre oreille? Allons, Gillonne, à l’ouvrage!
La Mole voulait essayer de résister encore; il répéta de nouveau
qu’il aimait mieux mourir que d’occasionner à la reine ce labeur,
qui pouvait commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette
lutte ne servit qu’à épuiser complètement ses forces. Il chancela,
ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en arrière, évanoui
pour la seconde fois.
Alors Marguerite, saisissant le poignard qu’il avait laissé
échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint,
tandis que Gillonne, avec une autre lame, décousait ou plutôt
tranchait les manches de La Mole.
Gillonne, avec un linge imbibé d’eau fraîche, étancha le sang qui
s’échappait de l’épaule et de la poitrine du jeune homme, tandis
que Marguerite, d’une aiguille d’or à la pointe arrondie, sondait
les plaies avec toute la délicatesse et l’habileté que maître
Ambroise Paré eût pu déployer en pareille circonstance.
Celle de l’épaule était profonde, celle de la poitrine avait
glissé sur les côtes et traversait seulement les chairs; aucune
des deux ne pénétrait dans les cavités de cette forteresse
naturelle qui protège le coeur et les poumons.
-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus,
non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne;
passe-moi du baume et prépare de la charpie, Gillonne.
Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner ce nouvel
ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine du jeune homme et
en avait fait autant de ses bras modelés sur un dessin antique, de
ses épaules gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé
de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une statue de
marbre de Paros qu’au corps mutilé d’un homme expirant.
-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant
son ouvrage que celui qui venait d’en être l’objet.
-- N’est-ce pas qu’il est beau? dit Marguerite avec une franchise
toute royale.
-- Oui, madame. Mais il me semble qu’au lieu de le laisser ainsi
couché à terre nous devrions le soulever et l’étendre sur le lit
de repos contre lequel il est seulement appuyé.
-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.
Et les deux femmes, s’inclinant et réunissant leurs forces,
soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une espèce de grand sofa
à dossier sculpté qui s’étendait devant la fenêtre, qu’elles
entrouvrirent pour lui donner de l’air.
Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant
les yeux, commença d’éprouver cet incroyable bien-être qui
accompagne toutes les sensations du blessé, alors qu’à son retour
à la vie il retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes,
et les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde odeur
du sang.
Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite répondit
par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.
En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à une porte
retentit.
-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.
-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayée.
-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de lui et ne le
quitte pas d’un seul instant.
Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du
cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et
chez la reine mère.
-- Madame de Sauve! s’écria-t-elle en reculant vivement et avec
une expression qui ressemblait sinon à la terreur, du moins à la
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