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-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en
arrière. En ce moment on put distinguer l’objet que Besme attirait
à lui d’un si puissant effort.
C’était le cadavre d’un vieillard.
Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le
vide, et le jeta aux pieds de son maître. Le bruit sourd de la
chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au
loin le pavé, frappèrent d’épouvante jusqu’au duc lui-même; mais
ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s’avança de
quelques pas, et que la lueur d’un flambeau vint trembler sur la
victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage
vénérable, et des mains raidies par la mort.
-- L’amiral, s’écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se
turent aussitôt.
-- Oui, l’amiral. C’est bien lui, dit le duc en se rapprochant du
cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
-- L’amiral! l’amiral! répétèrent à demi-voix tous les témoins de
cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se
rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
-- Ah! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu
as fait assassiner mon père, je le venge! Et il osa poser le pied
sur la poitrine du héros protestant.
Mais aussitôt les yeux du mourant s’ouvrirent avec effort, sa main
sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l’amiral,
sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d’une voix
sépulcrale:
-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le
pied d’un assassin. Je n’ai pas tué ton père. Sois maudit!
Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace
courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme
pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa
retomber, quand il osa reporter la vue sur l’amiral, ses yeux
s’étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang
noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux
terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.
-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent?
-- Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé...
-- Le dugue François, n’est-ce pas?
-- La religion, reprit Henri d’une voix sourde. Et maintenant,
continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et
les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l’oeuvre, mes
amis, à l’oeuvre!
-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s’approchant
avec une sorte d’admiration de l’Allemand, qui, toujours sur le
balcon, essuyait tranquillement son épée.
-- C’est donc vous qui l’avez expédié? cria La Hurière en extase;
comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?
-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit,
il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le
corps à lui. Mais ce n’est bas le dout, che grois que le Téligny
en dient, che l’endens grier.
En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient
poussés par une voix de femme se firent entendre; des reflets
rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On
aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de
massacreurs. Une arquebusade tua l’un; l’autre trouva sur son
chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans
s’inquiéter des ennemis qui l’attendaient en bas, il sauta
intrépidement dans la cour.
-- Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête
à leur échapper.
L’homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui
était échappée des mains, prit sa course tête baissée à travers
les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son
épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des
imprécations des soldats furieux de l’avoir manqué, il passa comme
l’éclair devant Coconnas, qui l’attendait à la porte, le poignard
à la main.
-- Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame
fine et aiguë.
-- Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi
avec la lame de son épée, faute d’espace pour lui donner un coup
de pointe.
-- Oh! mille démons! s’écria Coconnas, c’est monsieur de la Mole!
-- Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel.
-- C’est celui qui a prévenu l’amiral! crièrent plusieurs soldats.
-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et
dix soldats s’élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert
de sang et arrivé à ce degré d’exaltation qui est la dernière
réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
guide que l’instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses
ennemis l’éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois
une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa
course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n’était
plus une respiration, ce n’était plus une haleine qui sortait de
sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La
sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient
confondus sur son visage. Bientôt son pourpoint devint trop serré
pour les battements de son coeur, et il l’arracha. Bientôt son
épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui.
Parfois il lui semblait que les pas s’éloignaient et qu’il était
près d’échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci,
d’autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus
rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout
à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche;
il lui sembla qu’il éprouverait, comme le cerf aux abois, un
indicible plaisir à s’y précipiter, et la force suprême de la
raison put seule le retenir. À sa droite c’était le Louvre,
sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le
pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui
renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole
songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny: c’étaient
ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda
le ciel en faisant tout bas le voeu d’abjurer s’il échappait au
massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute
qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s’élança sur le
pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard
qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de: «Tue! tue!»
qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré
l’attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu’au
vestibule, franchit l’escalier, monta deux étages, reconnut une
porte et s’y appuya en frappant des pieds et des mains.
-- Qui est là?murmura une voix de femme.
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les
entends... les voilà... je les vois... C’est moi! ... moi! ...
-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d’ordre.
-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitôt la porte s’ouvrit. La
Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un
vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au
plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelisé d’or, dans un lit
de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras,
ouvrait des yeux fixes d’épouvante. La Mole se précipita vers
elle.
-- Madame! s’écria-t-il, on tue, on égorge mes frères; on veut me
tuer, on veut m’égorger aussi. Ah! vous êtes la reine... sauvez-
moi.
Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large
trace de sang.
En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine
de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses
mains et criant au secours.
-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au
nom du Ciel, n’appelez pas, car si l’on vous entend, je suis
perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés
derrière moi. Je les entends... les voilà! les voilà! ...
-- Au secours! répéta la reine de Navarre, hors d’elle, au
secours!
-- Ah! c’est vous qui m’avez tué! dit La Mole au désespoir. Mourir
par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j’aurais
cru cela impossible!
Au même instant la porte s’ouvrit et une meute d’hommes haletants,
furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses,
hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre.
À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux hérissés, son oeil
bleu pâle démesurément dilaté, la joue toute meurtrie par l’épée
de La Mole, qui avait tracé sur les chairs son sillon sanglant:
ainsi défiguré, le Piémontais était terrible à voir.
-- Mordi! cria-t-il, le voilà, le voilà! Ah! cette fois, nous le
tenons, enfin!
La Mole chercha autour de lui une arme et n’en trouva point. Il
jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitié peinte
sur son visage. Alors il comprit qu’elle seule pouvait le sauver,
se précipita vers elle et l’enveloppa dans ses bras.
Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue
rapière troua encore une fois l’épaule de son ennemi, et quelques
gouttes de sang tiède et vermeil diaprèrent comme une rosée les
draps blancs et parfumés de Marguerite.
Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce
corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il
était temps. La Mole, au bout de ses forces, était incapable de
faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa
tête livide sur l’épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés
se cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée qui
couvrait d’un flot de gaze le corps de Marguerite.
-- Ah! madame! murmura-t-il d’une voix mourante, sauvez-moi!
Ce fut tout ce qu’il put dire. Son oeil voilé par un nuage pareil
à la nuit de la mort s’obscurcit; sa tête alourdie retomba en
arrière, ses bras se détendirent, ses reins plièrent et il glissa
sur le plancher dans son propre sang, entraînant la reine avec
lui.
En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l’odeur du
sang, exaspéré par la course ardente qu’il venait de faire,
allongea le bras vers l’alcôve royale. Un instant encore et son
épée perçait le coeur de La Mole, et peut-être en même temps celui
de Marguerite.
À l’aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de
cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa
taille et poussa un cri tellement empreint d’épouvante,
d’indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par
un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scène se fût
prolongée renfermée entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait
se fondre comme neige matinale au soleil d’avril.
Mais tout à coup, par une porte cachée dans la muraille s’élança
un jeune homme de seize à dix-sept ans, vêtu de noir, pâle et les
cheveux en désordre.
-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà! me voilà!
-- François! François! à mon secours! dit Marguerite.
-- Le duc d’Alençon! murmura La Hurière en baissant son arquebuse.
-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d’un
pas.
Le duc d’Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite
échevelée, plus belle que jamais, appuyée à la muraille, entourée
d’hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l’écume à
la bouche.
-- Misérables! s’écria-t-il.
-- Sauvez-moi, mon frère! dit Marguerite épuisée. Ils veulent
m’assassiner. Une flamme passa sur le visage pâle du duc.
Quoiqu’il fût sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de
son nom, il s’avança les poings crispés contre Coconnas et ses
compagnons, qui reculèrent épouvantés devant les éclairs qui
jaillissaient de ses yeux.
-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme
ils continuaient de reculer devant lui:
-- Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu’on me pende tous
ces brigands!
Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes qu’il ne l’eût
été à l’aspect d’une compagnie de reîtres ou de lansquenets,
Coconnas avait déjà gagné la porte. La Hurière redescendait les
degrés avec des jambes de cerf, les soldats s’entrechoquaient et
se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant
la porte trop étroite comparée au grand désir qu’ils avaient
d’être dehors.
Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jeté sur le
jeune homme évanoui sa couverture de damas, et s’était éloignée de
lui.
Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d’Alençon se
retourna.
-- Ma soeur, s’écria-t-il en voyant Marguerite toute marbrée de
sang, serais tu blessée?
Et il s’élança vers sa soeur avec une inquiétude qui eût fait
honneur à sa tendresse, si cette tendresse n’eût pas été accusée
d’être plus grande qu’il ne convenait à un frère.
-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c’est
légèrement.
-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes
tout le corps de Marguerite; ce sang, d’où vient-il?
-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces misérables a porté la
main sur moi, peut-être était-il blessé.
-- Porté la main sur ma soeur! s’écria le duc. Oh! si tu me
l’avais seulement montré du doigt, si tu m’avais dit lequel, si je
savais où le trouver!
-- Chut! dit Marguerite.
-- Et pourquoi? dit François.
-- Parce que si l’on vous voyait à cette heure dans ma chambre...
-- Un frère ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?
La reine arrêta sur le duc d’Alençon un regard si fixe et
cependant si menaçant, que le jeune homme recula.
-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez
moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible.
Veux-tu que j’appelle Gillonne?
-- Non, non, personne; va-t’en, François, va-t’en par où tu es
venu.
Le jeune prince obéit; et à peine eut-il disparu, que Marguerite,
entendant un soupir qui venait de derrière son lit, s’élança vers
la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut à
l’autre porte, qu’elle ferma de même, juste au moment où un gros
d’archers et de soldats qui poursuivaient d’autres huguenots logés
dans le Louvre passait comme un ouragan à l’extrémité du corridor.
Alors, après avoir regardé avec attention autour d’elle pour voir
si elle était bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit,
souleva la couverture de damas qui avait dérobé le corps de La
Mole aux regards du duc d’Alençon, tira avec effort la masse
inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait
encore, elle s’assit, appuya sa tête sur ses genoux, et lui jeta
de l’eau au visage pour le faire revenir.
Ce fut alors seulement que, l’eau écartant le voile de poussière,
de poudre et de sang qui couvrait la figure du blessé, Marguerite
reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d’existence et
d’espoir, était trois ou quatre heures auparavant venu lui
demander sa protection près du roi de Navarre, et l’avait, en la
laissant rêveuse elle-même, quittée ébloui de sa beauté.
Marguerite jeta un cri d’effroi, car maintenant ce qu’elle
ressentait pour le blessé c’était plus que de la pitié, c’était de
l’intérêt; en effet, le blessé pour elle n’était plus un simple
étranger, c’était presque une connaissance. Sous sa main le beau
visage de La Mole reparut bientôt tout entier, mais pâle, alangui
par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi
pâle que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore.
Alors elle étendit cette main vers un flacon de sels qui se
trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.
La Mole ouvrit les yeux.
-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, où suis-je?
-- Sauvé! Rassurez-vous, sauvé! dit Marguerite.
La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dévora un
instant des yeux et balbutia:
-- Oh! que vous êtes belle! Et, comme ébloui, il referma aussitôt
la paupière en poussant un soupir. Marguerite jeta un léger cri.
Le jeune homme avait pâli encore, si c’était possible; et elle
crut un instant que ce soupir était le dernier.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitié de lui! En ce
moment on heurta violemment à la porte du corridor.
Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-dessous
l’épaule.
-- Qui va là? cria-t-elle.
-- Madame, madame, c’est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la
duchesse de Nevers.
-- Henriette! s’écria Marguerite. Oh! il n’y a pas de danger,
c’est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et
se souleva sur un genou.
-- Tâchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit
la reine. La Mole appuya sa main à terre, et parvint à garder
l’équilibre.
Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s’arrêta tout à
coup, frémissant d’effroi.
-- Ah! tu n’es pas seule? s’écria-t-elle en entendant un bruit
d’armes.
-- Non, je suis accompagnée de douze gardes que m’a laissés mon
beau frère M. de Guise.
-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l’assassin! l’assassin!
-- Silence, dit Marguerite, pas un mot.
Et elle regarda tout autour d’elle pour voir où elle pourrait
cacher le blessé.
-- Une épée, un poignard! murmura La Mole.
-- Pour vous défendre? inutile; n’avez-vous pas entendu? ils sont
douze et vous êtes seul.
-- Non pas pour me défendre, mais pour ne pas tomber vivant entre
leurs mains.
-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce
cabinet! venez, venez.
La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traîna
jusqu’au cabinet. Marguerite referma la porte derrière lui, et
serrant la clef dans son aumônière:
-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle à
travers le lambris, et vous êtes sauvé.
Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle alla ouvrir à
son amie qui se précipita dans ses bras.
-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrivé, n’est-ce pas, madame?
-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu’on ne
vît point les taches de sang qui maculaient son peignoir.
-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m’a
donné douze gardes pour me reconduire à son hôtel, et que je n’ai
pas besoin d’un si grand cortège, j’en laisse six à Votre Majesté.
Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu’un régiment
entier des gardes du roi.
Marguerite n’osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le
corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres,
regagna l’hôtel du duc de Guise, qu’elle habitait en l’absence de
son mari.
IX
Les massacreurs
Coconnas n’avait pas fui, il avait fait retraite. La Hurière
n’avait pas fui, il s’était précipité. L’un avait disparu à la
manière du tigre, l’autre à celle du loup.
Il en résulta que La Hurière se trouvait déjà sur la place Saint-
Germain l’Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du
Louvre.
La Hurière, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des
passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres
qui tombaient des fenêtres, les uns entiers, les autres par
morceaux, commença à avoir peur et à chercher prudemment à
regagner son hôtellerie; mais comme il débouchait de la rue de
l’Arbre-Sec par la rue d’Averon, il tomba dans une troupe de
Suisses et de chevau-légers: c’était celle que commandait
Maurevel.
-- Eh bien, s’écria celui qui s’était baptisé lui-même du nom de
Tueur de roi, vous avez déjà fini? Vous rentrez, mon hôte? et que
diable avez-vous fait de notre gentilhomme piémontais? il ne lui
est pas arrivé malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.
-- Non pas, que je pense, reprit La Hurière, et j’espère qu’il va
nous rejoindre.
-- D’où venez-vous?
-- Du Louvre, où je dois dire qu’on nous a reçus assez rudement.
-- Et qui cela?
-- M. le duc d’Alençon. Est-ce qu’il n’en est pas, lui?
-- Monseigneur le duc d’Alençon n’est de rien que de ce qui le
touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux frères
aînés en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne
se fasse sans le compromettre. Mais n’allez-vous point avec ces
braves gens, maître La Hurière?
-- Et où vont-ils?
-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a là un ministre huguenot
de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces hérétiques
engendrent énormément. Ce sera curieux.
-- Et vous, où allez-vous?
-- Oh! moi, je vais à une affaire particulière.
-- Dites donc, n’y allez pas sans moi, dit une voix qui fit
tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux
en être.
-- Ah! c’est notre Piémontais, dit Maurevel.
-- C’est M. de Coconnas, dit La Hurière. Je croyais que vous me
suiviez.
-- Peste! vous détalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un
peu détourné de la ligne droite pour aller jeter à la rivière un
affreux enfant qui criait: «À bas les papistes, vive l’amiral!»
Malheureusement, je crois que le drôle savait nager. Ces
misérables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter
à l’eau comme les chats, avant qu’ils voient clair.
-- Ah çà! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s’y
était donc réfugié? demanda Maurevel.
-- Oh! mon Dieu, oui!
-- Je lui ai envoyé un coup de pistolet au moment où il ramassait
son épée dans la cour de l’amiral; mais je ne sais comment cela
s’est fait, je l’ai manqué.
-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l’ai pas manqué; je lui ai donné
de mon épée dans le dos, que la lame en était humide à cinq pouces
de la pointe. D’ailleurs, je l’ai vu tomber dans les bras de
Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j’avoue que je ne
serais pas fâché d’être tout à fait sûr qu’il est mort. Ce
gaillard-là m’avait l’air d’être d’un caractère fort rancunier, et
il serait capable de m’en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-
vous pas que vous alliez quelque part?
-- Vous tenez donc à venir avec moi?
-- Je tiens à ne pas rester en place, mordi! Je n’en ai encore tué
que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon épaule me fait
mal. En route! en route!
-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois
hommes et allez expédier votre ministre avec le reste.
Trois Suisses se détachèrent et vinrent se joindre à Maurevel. Les
deux troupes cependant marchèrent côte à côte jusqu’à la hauteur
de la rue Tirechappe; là, les chevau-légers et les Suisses prirent
la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
Hurière et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie,
prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.
-- Mais où diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette
longue marche sans résultat commençait à ennuyer.
-- Je vous conduis à une expédition brillante et utile à la fois.
Après l’amiral, après Téligny, après les princes huguenots, je ne
pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C’est rue
du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y
être.
-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n’est-elle pas
proche du Temple?
-- Oui, pourquoi?
-- Ah! c’est qu’il y a là un vieux créancier de notre famille, un
certain Lambert Mercandon, auquel mon père m’a recommandé de
rendre cent nobles à la rose que j’ai là à cet effet dans ma
poche.
-- Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de vous
acquitter envers lui.
-- Comment cela?
-- C’est aujourd’hui le jour où l’on règle ses vieux comptes.
Votre Mercandon est-il huguenot?
-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l’être.
-- Chut! nous sommes arrivés.
-- Quel est ce grand hôtel avec son pavillon sur la rue?
-- L’hôtel de Guise.
-- En vérité, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir
ici, puisque j’arrive à Paris sous le patronage du grand Henri.
Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon
cher, c’est tout au plus si l’on entend le bruit des arquebusades:
on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable
m’emporte!
En effet, l’hôtel de Guise lui-même semblait aussi tranquille que
dans les temps ordinaires. Toutes les fenêtres en étaient fermées,
et une seule lumière brillait derrière la jalousie de la fenêtre
principale du pavillon qui avait, lorsqu’il était entré dans la
rue, attiré l’attention de Coconnas. Un peu au-delà de l’hôtel de
Guise, c’est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de
celle des Quatre-Fils, Maurevel s’arrêta.
-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
-- De celui que vous cherchez, c’est-à-dire..., fit La Hurière.
-- Puisque vous m’accompagnez, nous le cherchons.
-- Comment! cette maison qui semble dormir d’un si bon sommeil...
-- Justement! Vous, La Hurière, vous allez utiliser l’honnête
figure que le ciel vous a donnée par erreur, en frappant à cette
maison. Passez votre arquebuse à M. de Coconnas, il y a une heure
que je vois qu’il la lorgne. Si vous êtes introduit, vous
demanderez à parler au seigneur de Mouy.
-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un
créancier dans le quartier du Temple, à ce qu’il paraît.
-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le
huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est
brave, il descendra...
-- Et une fois descendu? demanda La Hurière.
-- Une fois descendu, je le prierai d’aligner son épée avec la
mienne.
-- Sur mon âme, c’est d’un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je
compte faire exactement la même chose avec Lambert Mercandon; et
s’il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu’un de ses
fils ou de ses neveux.
La Hurière alla sans répliquer frapper à la porte; ses coups,
retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes
de l’hôtel de Guise et sortir quelques têtes par ses ouvertures:
on vit alors que l’hôtel était calme à la manière des citadelles,
c’est-à-dire parce qu’il était plein de soldats.
Ces têtes rentrèrent presque aussitôt, devinant sans doute de quoi
il était question.
-- Il loge donc là, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la
maison où La Hurière continuait de frapper.
-- Non, c’est le logis de sa maîtresse.
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