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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir
précipitamment du côté des deux interlocuteurs.

Il offrit alors un siège à Coconnas, un siège à Maurevel, et en
prenant un troisième pour lui:

-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez
parler.

Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l’Auxerrois. Maurevel
compta l’un après l’autre chaque battement de marteau qui
retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier
se fut éteint dans l’espace:

-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout hérissé à
l’aspect des précautions que prenaient les deux hommes, monsieur,
êtes-vous bon catholique?

-- Mais je le crois, répondit Coconnas.

-- Monsieur, continua Maurevel, êtes-vous dévoué au roi?

-- De coeur et d’âme. Je crois même que vous m’offensez, monsieur,
en m’adressant une pareille question.

-- Nous n’aurons pas de querelle là-dessus; seulement, vous allez
nous suivre.

-- Où cela?

-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre
fortune et peut-être de votre vie.

-- Je vous préviens, monsieur, qu’à minuit j’ai affaire au Louvre.

-- C’est justement là que nous allons.

-- M. de Guise m’y attend.

-- Nous aussi.

-- Mais j’ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu
mortifié de partager l’honneur de son audience avec le sire de
Maurevel et maître La Hurière.

-- Nous aussi.

-- Mais j’ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de
dessous son pourpoint une poignée de croix en étoffe blanche, en
donna une à La Hurière, une à Coconnas, et en prit une pour lui.
La Hurière attacha la sienne à son casque, Maurevel en fit autant
de la sienne à son chapeau.

-- Oh çà! dit Coconnas stupéfait, le rendez-vous, le mot d’ordre,
le signe de ralliement, c’est donc pour tout le monde?

-- Oui, monsieur; c’est-à-dire pour tous les bons catholiques.

-- Il y a fête au Louvre alors, banquet royal, n’est-ce pas?
s’écria Coconnas, et l’on en veut exclure ces chiens de
huguenots?... Bon! bien! à merveille! Il y a assez longtemps
qu’ils y paradent.

-- Oui, il y a fête au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal,
et les huguenots y seront conviés... Il y a plus, ils seront les
héros de la fête, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien
être des nôtres, nous allons commencer par aller inviter leur
principal champion, leur Gédéon, comme ils disent.

-- M. l’amiral? s’écria Coconnas.

-- Oui, le vieux Gaspard, que j’ai manqué comme un imbécile,
quoique j’aie tiré sur lui avec l’arquebuse même du roi.

-- Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade,
j’affilais mon épée et je repassais mes couteaux, dit d’une voix
stridente maître La Hurière travesti en guerre.

À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pâle, car il
commençait à comprendre.

-- Quoi, vraiment! s’écria-t-il, cette fête, ce banquet...
c’est... on va...

-- Vous avez été bien long à deviner, monsieur, dit Maurevel, et
l’on voit bien que vous n’êtes pas fatigué comme nous des
insolences de ces hérétiques.

-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d’aller chez l’amiral, et
de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenêtre:

-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de
la rue, derrière l’église, cette troupe qui se range
silencieusement dans l’ombre?

-- Oui.

-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maître La
Hurière, vous et moi, une croix au chapeau.

-- Eh bien?

-- Eh bien, ces hommes, c’est une compagnie de Suisses des petits
cantons, commandés par Toquenot; vous savez que messieurs des
petits cantons sont les compères du roi.

-- Oh! oh! fit Coconnas.

-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le
quai; reconnaissez-vous son chef?

-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout
frémissant, je suis à Paris de ce soir seulement.

-- Eh bien, c’est celui avec qui vous avez rendez-vous à minuit au
Louvre. Voyez, il va vous y attendre.

-- Le duc de Guise?

-- Lui-même. Ceux qui l’escortent sont Marcel, ex-prévôt des
marchands, et J. Choron, prévôt actuel. Les deux derniers vont
mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le
capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce
qu’il va faire.

-- Il heurte à chaque porte. Mais qu’y a-t-il donc sur les portes
auxquelles il heurte?

-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille à celle que
nous avons à nos chapeaux. Autrefois on laissait à Dieu le soin de
distinguer les siens; aujourd’hui nous sommes plus civilisés, et
nous lui épargnons cette besogne.

-- Mais chaque maison à laquelle il frappe s’ouvre, et de chaque
maison sortent des bourgeois armés.

-- Il frappera à la nôtre comme aux autres, et nous sortirons à
notre tour.

-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un
vieil huguenot! Mordi! c’est honteux! c’est une affaire
d’égorgeurs et non de soldats!

-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous répugnent, vous
pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les goûts. Si
vous méprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l’épée;
car les huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se
défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont
la vie dure.

-- Mais on les tuera donc tous, alors? s’écria Coconnas.

-- Tous.

-- Par ordre du roi?

-- Par ordre du roi et de M. de Guise.

-- Et quand cela?

-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois.

-- Ah! c’est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est à
M. de Guise... comment l’appelez-vous donc?

-- M. de Besme?

-- Justement. C’est donc pour cela que M. de Besme me disait
d’accourir au premier coup de tocsin?

-- Vous avez donc vu M. de Besme?

-- Je l’ai vu et je lui ai parlé.

-- Où cela?

-- Au Louvre. C’est lui qui m’a fait entrer, qui m’a donné le mot
d’ordre, qui m’a...

-- Regardez.

-- Mordi! c’est lui-même.

-- Voulez-vous lui parler?

-- Sur mon âme! je n’en serais pas fâché.

Maurevel ouvrit doucement la fenêtre. Besme, en effet, passait
avec une vingtaine d’hommes.

-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.

Besme se retourna, et, comprenant que c’était à lui qu’on avait
affaire, il s’approcha.

-- Ah! ah! c’être fous, monsir de Maurefel.

-- Oui, c’est moi; que cherchez-vous?

-- J’y cherche l’auperge de la Belle-Étoile, pour brévenir un
certain monsir Gogonnas.

-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.

-- Ah! pon, ah! pien... Vous êtes brêt?

-- Oui. Que faut-il faire?

-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C’être un bon gatholique.

-- Vous l’entendez? dit Maurevel.

-- Oui, répondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, où allez-
vous?

-- Moi?... dit de Besme en riant...

-- Oui, vous?

-- Moi, je fas tire un betit mot à l’amiral.

-- Dites-lui-en deux, s’il le faut, dit Maurevel, et que cette
fois, s’il se relève du premier, il ne se relève pas du second.

-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et
tressez-moi pien ce cheune homme-là.

-- Oui, oui, n’ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins
limiers, et bons chiens chassent de race.

-- Atieu!

-- Allez.

-- Et fous?

-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curée. De
Besme s’éloigna et Maurevel ferma la fenêtre.

-- Vous l’entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez
quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout à fait
huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.

Coconnas, plus étourdi que jamais de tout ce qu’il voyait et de
tout ce qu’il entendait, regardait tour à tour l’hôte, qui prenait
des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un
papier de sa poche.

-- Quant à moi, voilà ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque
bon catholique fasse, cette nuit, la dixième partie de la besogne
que je ferai, et il n’y aura plus demain un seul hérétique dans le
royaume!

-- Chut! dit La Hurière.

-- Quoi? répétèrent ensemble Coconnas et Maurevel.

On entendit vibrer le premier coup de beffroi à Saint-Germain-
l’Auxerrois.

-- Le signal! s’écria Maurevel. L’heure est donc avancée? Ce
n’était que pour minuit, m’avait-on dit... Tant mieux! Quand il
s’agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui
avancent que celles qui retardent.

En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l’église.
Bientôt un premier coup de feu retentit, et presque aussitôt la
lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un éclair la rue de
l’Arbre-Sec.

Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.

-- C’est commencé, s’écria Maurevel, en route!

-- Un moment, un moment! dit l’hôte; avant de nous mettre en
campagne, assurons-nous du logis, comme on dit à la guerre. Je ne
veux pas qu’on égorge ma femme et mes enfants pendant que je serai
dehors: il y a un huguenot ici.

-- M. de La Mole? s’écria Coconnas avec un soubresaut.

-- Oui! le parpaillot s’est jeté dans la gueule du loup.

-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à votre hôte?

-- C’est à son intention surtout que j’ai repassé ma rapière.

-- Oh! oh! fit le Piémontais en fronçant le sourcil.

-- Je n’ai jamais tué personne que mes lapins, mes canards et mes
poulets, répliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop
comment m’y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m’exercer
sur celui-là. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne
sera là pour se moquer de moi.

-- Mordi, c’est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon
compagnon, M. de La Mole a soupé avec moi, M. de La Mole a joué
avec moi.

-- Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit Maurevel.

M.

de La Mole est condamné; et si nous ne le tuons pas, d’autres le
tueront.

-- Sans compter, dit l’hôte, qu’il vous a gagné cinquante écus.

-- C’est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j’en suis sûr.

-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis
que, si je le tue, vous êtes quitte.

-- Allons, allons! dépêchons, messieurs, s’écria Maurevel; une
arquebusade, un coup de rapière, un coup de marteau, un coup de
chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous
voulez arriver à temps, comme nous avons promis, pour aider
M. de Guise chez l’amiral.

Coconnas soupira.

-- J’y cours! s’écria La Hurière, attendez-moi.

-- Mordi! s’écria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garçon,
et le voler peut-être. Je veux être là pour l’achever, s’il est
besoin, et empêcher qu’on ne touche à son argent.

Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta l’escalier derrière
maître La Hurière, qu’il eut bientôt rejoint; car, à mesure qu’il
montait, par un effet de la réflexion sans doute, La Hurière
ralentissait le pas.

Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de Coconnas,
plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.

Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher
crier sous ses pas.

-- Diable! murmura La Hurière un peu troublé, il est réveillé, je
crois!

-- Ça m’en a l’air, dit Coconnas.

-- Et il va se défendre?

-- Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière, s’il allait
vous tuer, ça serait drôle.

-- Hum! hum! fit l’hôte. Mais, se sentant armé d’une bonne
arquebuse, il se rassura et enfonça la porte d’un vigoureux coup
de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu,
retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses
pistolets à la main.

-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en véritable bête
fauve qui flaire le sang, voilà qui devient intéressant, maître La
Hurière. Allons, allons! en avant!

-- Ah! l’on veut m’assassiner, à ce qu’il paraît! cria La Mole
dont les yeux flamboyaient, et c’est toi, misérable?

Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe qu’en abaissant
son arquebuse et qu’en mettant le jeune homme en joue. Mais La
Mole avait vu la démonstration, et, au moment où le coup partit,
il se jeta à genoux, et la balle passa pardessus sa tête.

-- À moi! cria La Mole, à moi, monsieur de Coconnas!

-- À moi! monsieur de Maurevel, à moi! cria La Hurière.

-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis
dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il
paraît qu’on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-
vous de là comme vous pourrez.

-- Ah! traîtres! ah! assassins! c’est comme cela! eh bien,
attendez.

Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d’un de ses
pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps
de se jeter de côté; mais Coconnas, qui ne s’attendait pas à cette
riposte, resta à la place où il était et la balle lui effleura
l’épaule.

-- Mordi! cria-t-il en grinçant des dents, j’en tiens; à nous deux
donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapière, il s’élança vers
La Mole.

Sans doute, s’il eût été seul, La Mole l’eût attendu; mais
Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui rechargeait son
arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre à
l’invitation de l’aubergiste, montait les escaliers quatre à
quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la
porte derrière lui.

-- Ah! schelme! s’écria Coconnas furieux, heurtant la porte du
pommeau de sa rapière, attends, attends. Je veux te trouer le
corps d’autant de coups d’épée que tu m’as gagné d’écus ce soir!
Ah! je viens pour t’empêcher de souffrir! ah! je viens pour qu’on
ne te vole pas, et tu me récompenses en m’envoyant une balle dans
l’épaule! attends! birbonne! attends!

Sur ces entrefaites, maître La Hurière s’approcha et d’un coup de
crosse de son arquebuse fit voler la porte en éclats.

Coconnas s’élança dans le cabinet, mais il alla donner du nez
contre la muraille: le cabinet était vide et la fenêtre ouverte.

-- Il se sera précipité, dit l’hôte; et comme nous sommes au
quatrième, il est mort.

-- Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine, dit
Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en s’apprêtant à
le suivre sur ce terrain glissant et escarpé.

Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui, et le
ramenant dans la chambre:

-- Êtes-vous fou? s’écrièrent-ils tous deux à la fois. Vous allez
vous tuer.

-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitué à courir
dans les glaciers. D’ailleurs, quand un homme m’a insulté une
fois, je monterais avec lui jusqu’au ciel, ou je descendrais avec
lui jusqu’en enfer, quelque chemin qu’il prît pour y arriver.
Laissez-moi faire.

-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin
maintenant. Venez avec nous; et si celui-là vous échappe, vous en
trouverez mille autres à sa place.

-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J’ai
besoin de me venger, et le plus tôt sera le mieux.

Et tous trois descendirent l’escalier comme une avalanche.

-- Chez l’amiral! cria Maurevel.

-- Chez l’amiral! répéta La Hurière.

-- Chez l’amiral, donc! puisque vous le voulez, dit à son tour
Coconnas.

Et tous trois s’élancèrent de l’hôtel de la Belle-Étoile, laissé
en garde à Grégoire et aux autres garçons, se dirigeant vers
l’hôtel de l’amiral, situé rue de Béthisy; une flamme brillante et
le bruit des arquebusades les guidaient de ce côté.

-- Eh! qui vient là? s’écria Coconnas. Un homme sans pourpoint et
sans écharpe.

-- C’en est un qui se sauve, dit Maurevel.

-- À vous, à vous! à vous qui avez des arquebuses, s’écria
Coconnas.

-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur
gibier.

-- À vous, La Hurière.

-- Attendez, attendez, dit l’aubergiste en ajustant.

-- Ah! oui, attendez, s’écria Coconnas; et en attendant il va se
sauver.

Et il s’élança à la poursuite du malheureux qu’il eut bientôt
rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment où, pour ne pas
le frapper par derrière, il lui criait: «Tourne, mais tourne
donc!» un coup d’arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles
de Coconnas, et le fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa
course la plus rapide par le plomb du chasseur.

Un cri de triomphe se fit entendre derrière Coconnas; le
Piémontais se retourna, et vit La Hurière agitant son arme.

-- Ah! cette fois, s’écria-t-il, j’ai étrenné au moins.

-- Oui, mais vous avez manqué me percer d’outre en outre, moi.

-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurière.

Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s’était relevé sur un
genou; et, tout entier à la vengeance, il allait percer Coconnas
de son poignard au moment même où l’avertissement de son hôte
avait prévenu le Piémontais.

-- Ah! vipère! s’écria Coconnas.

Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son épée
jusqu’à la garde dans la poitrine.

-- Et maintenant, s’écria Coconnas laissant le huguenot se
débattre dans les convulsions de l’agonie, chez l’amiral! chez
l’amiral!

-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît que vous y
mordez.

-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c’est l’odeur de
la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m’excite, mais,
mordi! je prends goût à la tuerie. C’est comme qui dirait une
battue à l’homme. Je n’ai encore fait que des battues à l’ours ou
au loup, et sur mon honneur la battue à l’homme me paraît plus
divertissante.

Et tous trois reprirent leur course.



VIII
Les massacrés


L’hôtel qu’habitait l’amiral était, comme nous l’avons dit, situé
rue de Béthisy. C’était une grande maison s’élevant au fond d’une
cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une
grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette
cour.

Lorsque nos trois guisards atteignirent l’extrémité de la rue de
Béthisy, qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Germain-
l’Auxerrois, ils virent l’hôtel entouré de Suisses, de soldats et
de bourgeois en armes; tous tenaient à la main droite ou des
épées, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la
main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour
funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprimé,
s’épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou
flamboyait sur cette mer vivante où chaque arme jetait son éclair.
Tout autour de l’hôtel et dans les rues Tirechappe, Étienne et
Bertin-Poirée, l’oeuvre terrible s’accomplissait. De longs cris se
faisaient entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en
temps quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté, passait,
bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumière
funèbre où semblait s’agiter un monde de démons.

En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière, signalés de loin
par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue,
furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une
meute. Sans doute ils n’eussent pas pu passer; mais quelques-uns
reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La
Hurière se glissèrent à sa suite; tous trois parvinrent donc à se
glisser dans la cour.

Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées,
un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide
respectueux, se tenait debout, appuyé sur une rapière nue, et les
yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et
s’étendant devant la fenêtre principale de l’hôtel. Cet homme
frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se
retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches
de lui.

-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura été prévenu, il
aura fui. Qu’en pensez-vous, Du Gast?

-- Impossible, Monseigneur.

-- Pourquoi pas? Ne m’avez-vous pas dit qu’un instant avant que
nous arrivassions, un homme sans chapeau, l’épée nue à la main et
courant comme s’il était poursuivi, était venu frapper à la porte,
et qu’on lui avait ouvert?

-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé,
les portes ont été enfoncées, l’hôtel cerné. L’homme est bien
entré, mais à coup sûr il n’a pu sortir.

-- Eh! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je me trompe,
ou n’est-ce pas M. de Guise que je vois là?

-- Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c’est le grand Henri de Guise
en personne, qui attend sans doute que l’amiral sorte pour lui en
faire autant que l’amiral en a fait à son père. Chacun a son tour,
mon gentilhomme, et, Dieu merci! c’est aujourd’hui le nôtre.

-- Holà! Besme! holà! cria le duc de sa voix puissante, n’est-ce
donc point encore fini? Et, de la pointe de son épée impatiente
comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé.

En ce moment, on entendit comme des cris dans l’hôtel, puis des
coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d’armes
heurtées, auquel succéda un nouveau silence.

Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison.

-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de
lui et en l’arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et
d’attendre.

-- Tu as raison, Du Gast; merci! j’attendrai. Mais, en vérité, je
meurs d’impatience et d’inquiétude. Ah! s’il m’échappait!

Tout à coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier
étage s’illuminèrent de reflets pareils à ceux d’un incendie.

La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux,
s’ouvrit ou plutôt vola en éclats; et un homme, au visage pâle et
au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon.

-- Besme! cria le duc; enfin c’est toi! Eh bien? eh bien?

-- Foilà, foilà! répondit froidement l’Allemand, qui, se baissant,
se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids
considérable.

-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, où
sont-ils?

-- Les autres, ils achèfent les autres.

-- Et toi, toi! qu’as-tu fait?
    
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