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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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que la reine sourit.
-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m’attend chez la reine
mère.

-- Oh! madame, si vous êtes si instamment attendue, permettez-moi
de m’éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce
moment. Je suis incapable de rassembler deux idées; votre vue m’a
ébloui. Je ne pense plus, j’admire.

Marguerite s’avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune
homme qui, sans le savoir, venait d’agir en courtisan raffiné.

-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J’attendrai et l’on
m’attendra.

-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n’ai point salué d’abord Votre
Majesté avec tout le respect qu’elle a le droit d’attendre d’un de
ses plus humbles serviteurs, mais...

-- Mais, continua Marguerite, vous m’aviez prise pour une de mes
femmes.

-- Non, madame, mais pour l’ombre de la belle Diane de Poitiers.
On m’a dit qu’elle revenait au Louvre.

-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m’inquiète plus de
vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez une lettre pour
le roi, dites-vous? C’était fort inutile. Mais, n’importe, où est-
elle? Je la lui remettrai... Seulement, hâtez-vous, je vous prie.

En un clin d’oeil La Mole écarta les aiguillettes de son
pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une
enveloppe de soie.

Marguerite prit la lettre et regarda l’écriture.

-- N’êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.

-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fût
connu de Votre Majesté?

-- Je l’ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frère
le duc d’Alençon. Je sais que vous êtes attendu.

Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de
diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et
qui était encore tiède de la chaleur de sa poitrine. La Mole
suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.

-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-
dessous, et attendez jusqu’à ce qu’il vienne quelqu’un de la part
du roi de Navarre ou du duc d’Alençon. Un de mes pages va vous
conduire.

À ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea
contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le
vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie
effleura l’habit du jeune homme, tandis qu’un parfum pénétrant
s’épandait là où elle avait passé.

La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu’il allait
tomber, chercha un appui contre le mur.

Marguerite disparut comme une vision.

-- Venez-vous, monsieur? dit le page chargé de conduire La Mole
dans la galerie inférieure.

-- Oh! oui, oui, s’écria La Mole enivré, car comme le jeune homme
lui indiquait le chemin par lequel venait de s’éloigner
Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore.

En effet en arrivant au haut de l’escalier, il l’aperçut à l’étage
inférieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fût arrivé
jusqu’à elle, Marguerite ayant relevé la tête, il put la voir
encore une fois.

-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n’est pas une mortelle,
c’est une déesse; et, comme dit Virgilius Maro:

_Et vera incessu patuit dea._

_-- _Eh bien? demanda le jeune page.

-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.

Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une première
porte, puis une seconde et s’arrêtant sur le seuil:

-- Voici l’endroit où vous devez attendre, lui dit-il.

La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrière
lui.

La galerie était vide, à l’exception d’un gentilhomme qui se
promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre.

Déjà le soir commençait à faire tomber de larges ombres du haut
des voûtes, et, quoique les deux hommes fussent à peine à vingt
pas l’un de l’autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La
Mole s’approcha.

-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu’à
quelques pas du second gentilhomme, c’est M. le comte de Coconnas
que je retrouve ici.

Au bruit de ses pas, le Piémontais s’était déjà retourné, et le
regardait avec le même étonnement qu’il en était regardé.

-- Mordi! s’écria-t-il, c’est M. de La Mole, ou le diable
m’emporte! Ouf! que fais-je donc là! je jure chez le roi; mais
bah! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et
jusque dans les églises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?...

-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?

-- Oui. C’est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous,
qui vous a servi de guide?

-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n’étaient
pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontré
M. de Guise?

-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du
roi de Navarre?

-- Non; mais cela ne peut tarder. On m’a conduit ici, et l’on m’a
dit d’attendre.

-- Vous verrez qu’il s’agit de quelque grand souper, et que nous
serons côte à côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité!
Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu’avez-vous? vous
semblez préoccupé...

-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il
demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était
apparue; non, mais le lieu où nous nous trouvons fait naître dans
mon esprit une foule de réflexions.

-- Philosophiques, n’est-ce pas? c’est comme moi. Quand vous êtes
entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me
revenaient à l’esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous
Plutarque?

-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c’est un de mes auteurs
favoris.

-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me
paraît pas s’être abusé quand il compare les dons de la nature à
des fleurs brillantes, mais éphémères, tandis qu’il regarde la
vertu comme une plante balsamique d’un impérissable parfum et
d’une efficacité souveraine pour la guérison des blessures.

-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La
Mole en regardant fixement son interlocuteur.

-- Non pas; mais mon précepteur le savait, et il m’a fort
recommandé, lorsque je serais à la cour, de discourir sur la
vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur
ce sujet, je vous en avertis. À propos, avez-vous faim?

-- Non.

-- Il me semblait cependant que vous teniez à la volaille
embrochée de la Belle-Étoile; moi, je meurs d’inanition.

-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion
d’utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre
admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part:
Il est bon d’exercer l’âme à la douleur et l’estomac à la faim.
_Prepon esti tên men psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn._

_-- _Ah ça! vous le savez donc, le grec? s’écria Coconnas
stupéfait.

-- Ma foi, oui! répondit La Mole; mon précepteur me l’a appris, à
moi.

-- Mordi! comte, votre fortune est assurée en ce cas; vous ferez
des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la
reine Marguerite.

-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore
parler gascon avec le roi de Navarre.

En ce moment, l’issue de la galerie qui aboutissait chez le roi
s’ouvrit; un pas retentit, on vit dans l’obscurité une ombre
s’approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de
M. de Besme.

Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître
le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre.

Coconnas salua de la main La Mole.

De Besme conduisit Coconnas à l’extrémité de la galerie, ouvrit
une porte, et se trouva avec lui sur la première marche d’un
escalier.

Arrivé là, il s’arrêta, et regardant tout autour de lui, puis en
haut, puis en bas:

-- Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous?

-- À l’auberge de la Belle-Étoile, rue de l’Arbre-Sec.

-- Pon, pon! être à teux pas t’izi... Rentez-fous fite à fotre
hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui.

-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.

-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche à fotre
jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose.

-- Mais à quelle heure dois-je venir?

-- Gand fous ententrez le doguesin.

-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas.

-- Foui, le doguesin: pum! pum! ...

-- Ah! le tocsin?

-- Oui, c’être cela que che tisais.

-- C’est bien! on y sera, dit Coconnas.

Et saluant de Besme, il s’éloigna en se demandant tout bas:

-- Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi sonnera-t-on
le tocsin? N’importe! je persiste dans mon opinion: c’est un
charmant Tédesco que M. de Besme. Si j’attendais le comte de La
Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu’il soupera avec le
roi de Navarre.

Et Coconnas se dirigea vers la rue de l’Arbre-Sec, où l’attirait
comme un aimant l’enseigne de la Belle-Étoile.

Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux
appartements du roi de Navarre s’ouvrit, et un page s’avança vers
M. de La Mole.

-- C’est bien vous qui êtes le comte de La Mole? dit-il.

-- C’est moi-même.

-- Où demeurez-vous?

-- Rue de l’Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.

-- Bon! c’est à la porte du Louvre. Écoutez... Sa Majesté vous
fait dire qu’elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-être
cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain
matin vous n’aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.

-- Mais si la sentinelle me refuse la porte?

-- Ah! c’est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot,
et toutes les portes s’ouvriront devant vous.

-- Merci.

-- Attendez, mon gentilhomme; j’ai ordre de vous reconduire
jusqu’au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.

-- À propos, et Coconnas? se dit La Mole à lui-même quand il se
trouva hors du palais. Oh! il sera resté à souper avec le duc de
Guise.

Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première figure
qu’aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant
une gigantesque omelette au lard.

-- Oh! oh! s’écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que
vous n’avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n’ai soupé
chez M. de Guise.

-- Ma foi, non.

-- Et la faim vous est-elle venue?

-- Je crois que oui.

-- Malgré Plutarque?

-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un
autre endroit: «Qu’il faut que celui qui a partage avec celui qui
n’a pas.» Voulez-vous, pour l’amour de Plutarque, partager votre
omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?

-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c’est bon quand on est au
Louvre, qu’on craint d’être écouté et qu’on a l’estomac vide.
Mettez-vous là, et soupons.

-- Allons, je vois que décidément le sort nous a faits
inséparables. Couchez-vous ici?

-- Je n’en sais rien.

-- Ni moi non plus.

-- En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi.

-- Où cela?

-- Où vous la passerez vous-même, c’est immanquable.

Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur mieux honneur à
l’omelette de maître La Hurière.



VI
La dette payée


Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La
Mole n’avait pas été reçu par le roi de Navarre, pourquoi
M. de Coconnas n’avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous
deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et
du chevreuil, soupaient à l’hôtel de la Belle-Étoile avec une
omelette au lard, il faut qu’il ait la complaisance de rentrer
avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine
Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue à l’entrée
de la grande galerie.

Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de
Guise, qu’elle n’avait pas revu depuis la nuit de ses noces, était
dans le cabinet du roi. À cet escalier que descendait Marguerite,
il y avait une issue. À ce cabinet où était M. de Guise, il y
avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient
toutes deux à un corridor, lequel corridor conduisait lui-même aux
appartements de la reine mère Catherine de Médicis.

Catherine de Médicis était seule, assise près d’une table, le
coude appuyé sur un livre d’heures entr’ouvert, et la tête posée
sur sa main encore remarquablement belle, grâce au cosmétique que
lui fournissait le Florentin René, qui réunissait la double charge
de parfumeur et d’empoisonneur de la reine mère.

La veuve de Henri II était vêtue de ce deuil qu’elle n’avait point
quitté depuis la mort de son mari. C’était à cette époque une
femme de cinquante-deux à cinquante-trois ans à peu près, qui
conservait, grâce à son embonpoint plein de fraîcheur, les traits
de sa première beauté. Son appartement, comme son costume, était
celui d’une veuve. Tout y était d’un caractère sombre: étoffes,
murailles, meubles. Seulement, au-dessus d’une espèce de dais
couvrant un fauteuil royal, où pour le moment dormait couchée la
petite levrette favorite de la reine mère, laquelle lui avait été
donnée par son gendre Henri de Navarre et avait reçu le nom
mythologique de Phébé, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel
entouré de cette devise grecque que le roi François Ier lui avait
donnée: _Phôs pherei ê de kai aïthzên_, et qui peut se traduire
par ce vers français:

_Il porte la lumière et la sérénité._

Tout à coup, et au moment où la reine mère paraissait plongée au
plus profond d’une pensée qui faisait éclore sur ses lèvres
peintes avec du carmin un sourire lent et plein d’hésitation, un
homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage
pâle en disant:

-- Tout va mal. Catherine leva la tête et reconnut le duc de
Guise.

-- Comment, tout va mal! répondit-elle. Que voulez-vous dire,
Henri?

-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffé de ses
huguenots maudits, et que, si nous attendons son congé pour
exécuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et
peut-être toujours.

-- Qu’est-il donc arrivé? demanda Catherine en conservant ce
visage calme qui lui était habituel, et auquel elle savait
cependant si bien, selon l’occasion, donner les expressions les
plus opposées.

-- Il y a que tout à l’heure, pour la vingtième fois, j’ai entamé
avec Sa Majesté cette question de savoir si l’on continuerait de
supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de
leur amiral, messieurs de la religion.

-- Et que vous a répondu mon fils? demanda Catherine.

-- Il m’a répondu: «Monsieur le duc, vous devez être soupçonné du
peuple comme auteur de l’assassinat commis sur mon second père
monsieur l’amiral; défendez-vous comme il vous plaira. Quant à
moi, je me défendrai bien moi-même si l’on m’insulte...» Et sur ce
il m’a tourné le dos pour aller donner à souper à ses chiens.

-- Et vous n’avez point tenté de le retenir?

-- Si fait. Mais il m’a répondu avec cette voix que vous lui
connaissez et en me regardant de ce regard qui n’est qu’à lui:
«Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des
hommes pour que je les fasse attendre...» Sur quoi je suis venu
vous prévenir.

-- Et vous avez bien fait, dit la reine mère.

-- Mais que résoudre?

-- Tenter un dernier effort.

-- Et qui l’essaiera?

-- Moi. Le roi est-il seul?

-- Non! Il est avec M. de Tavannes.

-- Attendez-moi ici. Ou plutôt suivez-moi de loin. Catherine se
leva aussitôt et prit le chemin de la chambre où se tenaient, sur
des tapis de Turquie et des coussins de velours, les lévriers
favoris du roi. Sur des perchoirs scellés dans la muraille étaient
deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grièche avec
laquelle Charles IX s’amusait à voler les petits oiseaux dans le
jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu’on commençait à
bâtir. Pendant le chemin la reine mère s’était arrangé un visage
pâle et plein d’angoisse, sur lequel roulait une dernière ou
plutôt une première larme.

Elle s’approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait à ses chiens
des fragments de gâteaux coupés en portions pareilles.

-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien
joué qu’il fit tressaillir le roi.

-- Qu’avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.

-- J’ai, mon fils, répondit Catherine, que je vous demande la
permission de me retirer dans un de vos châteaux, peu m’importe
lequel, pourvu qu’il soit bien éloigné de Paris.

-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa
mère son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si
pénétrant.

-- Parce que chaque jour je reçois de nouveaux outrages de ceux de
la religion, parce qu’aujourd’hui je vous ai entendu menacer par
les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus
assister à de pareils spectacles.

-- Mais enfin, ma mère, dit Charles IX avec une expression pleine
de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infâme
meurtrier leur avait déjà assassiné le brave M. de Mouy, à ces
pauvres gens. Mort de ma vie, ma mère! il faut pourtant une
justice dans un royaume.

-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne
leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront
à leur manière: sur M. de Guise aujourd’hui, sur moi demain, sur
vous plus tard.

-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un
premier accent de doute, vous croyez?

-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s’abandonnant tout entière à la
violence de ses pensées, ne savez-vous pas qu’il ne s’agit plus de
la mort de M. François de Guise ou de celle de M. l’amiral, de la
religion protestante ou de la religion catholique, mais tout
simplement de la substitution du fils d’Antoine de Bourbon au fils
de Henri II?

-- Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez encore dans
vos exagérations habituelles! dit le roi.

-- Quel est donc votre avis, mon fils?

-- D’attendre, ma mère! d’attendre. Toute la sagesse humaine est
dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit
surtout est celui qui sait attendre.

-- Attendez donc; mais moi je n’attendrai pas. Et sur ce,
Catherine fit une révérence, et, se rapprochant de la porte,
s’apprêta à reprendre le chemin de son appartement. Charles IX
l’arrêta.

-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mère! dit-il, car je suis
juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fût content de
moi.

Catherine se rapprocha.

-- Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui caressait la
pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu’à votre avis il faut
faire.

-- Votre Majesté me permet-elle? demanda le comte.

-- Dis, Tavannes! dis.

-- Que fait Votre Majesté à la chasse quand le sanglier revient
sur elle?

-- Mordieu! monsieur, je l’attends de pied ferme, dit Charles IX,
et je lui perce la gorge avec mon épieu.

-- Uniquement pour l’empêcher de vous nuire, ajouta Catherine.

-- Et pour m’amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le
courage poussé jusqu’à la férocité; mais je ne m’amuserais pas à
tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi
bien que les catholiques.

-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront
comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu dans la gorge: ils
découdront votre trône.

-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d’un air qui indiquait
qu’il n’ajoutait pas grande foi aux prédictions de sa mère.

-- Mais n’avez-vous pas vu aujourd’hui M. de Mouy et les siens?

-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m’a-t-il
demandé qui ne soit pas juste? Il m’a demandé la mort du meurtrier
de son père et de l’assassin de l’amiral! Est-ce que nous n’avons
pas puni M. de Montgommery de la mort de mon père et de votre
époux, quoique cette mort fût un simple accident?

-- C’est bien, Sire, dit Catherine piquée, n’en parlons plus.
Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui lui donna la
force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que
Dieu abandonne sans doute à cause de mes péchés, je crains et je
cède.

Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant
signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites était entré, de
demeurer à sa place pour tenter encore un dernier effort.

Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la rappeler cette
fois; puis il se mit à caresser ses chiens en sifflant un air de
chasse.

Tout à coup il s’interrompit.

-- Ma mère est bien un esprit royal, dit-il; en vérité elle ne
doute de rien. Allez donc, d’un propos délibéré, tuer quelques
douzaines de huguenots, parce qu’ils sont venus demander justice!
N’est-ce pas leur droit après tout?

-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.

-- Ah! vous êtes là, monsieur! dit le roi faisant semblant de
l’apercevoir pour la première fois; oui, quelques douzaines; le
beau déchet! Ah! si quelqu’un venait me dire: Sire, vous serez
débarrassé de tous vos ennemis à la fois, et demain il n’en
restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors,
je ne dis pas!

-- Et bien, Sire.

-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la
au perchoir. Ce n’est pas une raison, parce qu’elle porte le nom
de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la
caresse.

Tavannes remit la pie sur son bâton, et s’amusa à rouler et à
dérouler les oreilles d’un lévrier.

-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l’on disait à Votre
Majesté: Sire, Votre Majesté sera délivrée demain de tous ses
ennemis.

-- Et par l’intercession de quel saint ferait-on ce miracle?

-- Sire, nous sommes aujourd’hui le 24 août, ce serait donc par
l’intercession de saint Barthélemy.

-- Un beau saint, dit le roi, qui s’est laissé écorcher tout vif!

-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir gardé
rancune à ses bourreaux.

-- Et c’est vous, mon cousin, dit le roi, c’est vous qui avec
votre jolie petite épée à poignée d’or, tuerez d’ici à demain dix
mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous êtes
plaisant, monsieur de Guise!

Et le roi éclata de rire, mais d’un rire si faux, que l’écho de la
chambre le répéta d’un ton lugubre.

-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant
malgré lui au bruit de ce rire qui n’avait rien d’humain. Un
signe, et tout est prêt. J’ai les Suisses, j’ai onze cents
gentilshommes, j’ai les chevau-légers, j’ai les bourgeois: de son
côté, Votre Majesté a ses gardes, ses amis, sa noblesse
catholique... Nous sommes vingt contre un.

-- Eh bien, puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable
venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi,
faites! ...

Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portière se
souleva et Catherine reparut.

-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera.

Et la portière retomba sur Catherine sans que Charles IX la vît ou
du moins fit semblant de la voir.

-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en
agissant comme je le désire, je serai agréable à Votre Majesté.

-- En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la
gorge; mais je résisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?

-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez
demain.

-- Ah çà! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de
Navarre, le prince de Condé... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il
ajouta d’une voix à peine intelligible:

-- Dehors, je ne dis pas.

-- Sire, s’écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche
avec le duc d’Alençon, votre frère.

-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien
    
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