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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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ainsi que nous l’avons dit, regardait l’hôtellerie de la Belle-
Étoile.

-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne
qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent
étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre? En tout cas, je
crois que vous avez eu même goût que moi: c’est flatteur pour ma
seigneurie.

-- Monsieur, répondit l’autre avec un accent provençal qui ne le
cédait en rien à l’accent piémontais de son compagnon, je crois en
effet que cette hôtellerie est près du Louvre. Cependant, je me
demande encore si j’aurai l’honneur d’avoir été de votre avis. Je
me consulte.

-- Vous n’êtes pas décidé, monsieur? la maison est flatteuse,
pourtant. Après cela, peut-être me suis-je laissé tenter par votre
présence. Avouez néanmoins que voilà une jolie peinture?

-- Oh! sans doute; mais c’est justement ce qui me fait douter de
la réalité: Paris est plein de pipeurs, m’a-t-on dit, et l’on pipe
avec une enseigne aussi bien qu’avec autre chose.

-- Mordi! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m’inquiète pas de
la piperie, moi, et si l’hôte me fournit une volaille moins bien
rôtie que celle de son enseigne, je le mets à la broche lui-même
et je ne le quitte pas qu’il ne soit convenablement rissolé.
Entrons, monsieur.

-- Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant; montrez-
moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.

-- Oh! monsieur, sur mon âme, je n’en ferai rien, car je ne suis
que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.

-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-
Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service.

-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons
ensemble.

Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux
jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetèrent la bride
aux mains d’un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant
leurs épées, se dirigèrent vers la porte de l’hôtellerie, sur le
seuil de laquelle se tenait l’hôte. Mais, contre l’habitude de ces
sortes de gens, le digne propriétaire n’avait paru faire aucune
attention à eux, occupé qu’il était de conférer très attentivement
avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur
d’amadou, comme un hibou sous ses plumes.

Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de l’hôte et de
l’homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas,
impatienté de ce peu d’importance qu’on accordait à lui et à son
compagnon, tira la manche de l’hôte. Celui-ci parut alors se
réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un «Au
revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l’heure.»

-- Eh! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l’on
a affaire à vous?

-- Ah! pardon, messieurs, dit l’hôte; je ne vous voyais pas.

-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous
avez vus, au lieu de dire «monsieur» tout court, dites «monsieur
le comte», s’il vous plaît.

La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui
paraissait avoir pris l’affaire à son compte.

Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu’il
était prêt à lui venir en aide quand le moment d’agir serait
arrivé.

-- Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte? demanda l’hôte du
ton le plus calme.

-- Bien... c’est déjà mieux, n’est-ce pas? dit Coconnas en se
retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif.
Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par
votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre
hôtellerie.

-- Messieurs, dit l’hôte, je suis au désespoir; mais il n’y a
qu’une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.

-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger
ailleurs.

-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon
cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n’en
voulez pas.

-- Ah! c’est autre chose, répondit l’hôte en conservant toujours
le même flegme impertinent. Si vous n’êtes qu’un, je ne puis pas
vous loger du tout.

-- Mordi! s’écria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal.
Tout à l’heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes
pas assez d’un! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle?

-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous
répondrai avec franchise.

-- Réponds, alors, mais réponds vite.

-- Eh bien, j’aime mieux ne pas avoir l’honneur de vous loger.

-- Parce que?... demanda Coconnas blêmissant de colère.

-- Parce que vous n’avez pas de laquais, et que, pour une chambre
de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides.
Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne
pas louer les autres.

-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous
semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard-
là?

-- Mais c’est faisable, dit La Mole en se préparant comme son
compagnon à rouer l’hôtelier de coups de fouet.

Mais malgré cette double démonstration, qui n’avait rien de bien
rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si
déterminés, l’hôtelier ne s’étonna point, et se contentant de
reculer d’un pas afin d’être chez lui:

-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de
province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes
qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs
qu’on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort,
je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez
roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux
gentilshommes.

-- Mais il se moque de nous, s’écria Coconnas exaspéré, mordi!

-- Grégoire, mon arquebuse! dit l’hôte en s’adressant à son valet,
du même ton qu’il eût dit: «Un siège à ces messieurs.»

-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son épée; mais
échauffez-vous donc, monsieur de La Mole!

-- Non pas, s’il vous plaît, non pas; car tandis que nous nous
échaufferons, le souper refroidira, lui.

-- Comment! vous trouvez? s’écria Coconnas.

-- Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison; seulement il sait
mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des
gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne
veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec
politesse: Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire:
_chambre de maître, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que
si nous n’avons pas de laquais nous comptons en prendre.

Et, ce disant, La Mole écarta doucement l’hôtelier, qui étendait
déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra
derrière lui dans la maison.

-- N’importe, dit Coconnas, j’ai bien de la peine à remettre mon
épée dans le fourreau avant de m’être assuré qu’elle pique aussi
bien que les lardoires de ce gaillard-là.

-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les
auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les
fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
trouverions plus d’autres logis; et puis, c’est peut-être la
coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.

-- Mordi! comme vous êtes patient! murmura Coconnas en tortillant
de rage sa moustache rouge et en foudroyant l’hôte de ses regards.
Mais que le coquin prenne garde à lui: si sa cuisine est mauvaise,
si son lit est dur, si son vin n’a pas trois ans de bouteille, si
son valet n’est pas souple comme un jonc....

-- Là, là, là, mon gentilhomme, fit l’hôte en aiguisant sur un
repassoir le couteau de sa ceinture; là, tranquillisez-vous, vous
êtes en pays de Cocagne.

Puis tout bas et en secouant la tête:

-- C’est quelque huguenot, murmura-t-il; les traîtres sont si
insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle
Margot!

Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s’ils
l’avaient vu, il ajouta:

-- Eh! eh! ce serait drôle qu’il me fût justement tombé des
huguenots ici... et que...

-- Çà! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant
les apartés de son hôte.

-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci,
radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue.

-- Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis
se retournant vers La Mole:

-- Çà, monsieur le comte, tandis que l’on nous prépare notre
chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une
ville gaie, vous?

-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n’y avoir vu encore que
des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les
Parisiens ont-ils peur de l’orage. Voyez comme le ciel est noir et
comme l’air est lourd.

-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n’est-ce pas?

-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.

-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.

-- Hein! fit La Mole, n’est-il pas un peu tard pour sortir.

-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis.
Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer
avec le duc de Guise.

À ce nom du duc de Guise, l’hôte s’approcha, fort attentif.

-- Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en
sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait
passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il
recevait les voyageurs.

-- Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main
à son bonnet, mais pour vous servir. J’entends parler du grand duc
de Guise et j’accours. À quoi puis-je vous être bon, mes
gentilshommes?

-- Ah! ah! ce mot magique, à ce qu’il paraît, car d’insolent te
voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître... comment
t’appelles-tu?

-- Maître La Hurière, répondit l’hôte s’inclinant.

-- Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins
lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te
rendre si poli?

-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La
Hurière. D’ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand
Henri est notre idole, à nous autres Parisiens.

-- Quel Henri? demanda La Mole.

-- Il me semble qu’il n’y en a qu’un, dit l’aubergiste.

-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite
à ne pas dire de mal; c’est Henri de Navarre, sans compter Henri
de Condé, qui a bien aussi son mérite.

-- Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l’hôte.

-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis
adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n’en pas médire
devant moi.

L’hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher
légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à
Coconnas:

-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est
un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu’il vient pour...?

-- Pour quoi? demanda Coconnas.

-- Pour la fête, répondit l’hôte avec un singulier sourire.

-- Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de
fêtes, à ce que j’ai entendu dire; du moins on ne parle que de
bals, de festins, de carrousels. Ne s’amuse-t-on pas beaucoup à
Paris, hein?

-- Mais modérément, monsieur, jusqu’à présent du moins, répondit
l’hôte; mais on va s’amuser, je l’espère.

-- Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant
beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.

-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La
Hurière; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont
peut-être de la religion?

-- Moi, de la religion! s’écria Coconnas; allons donc! je suis
catholique comme notre saint-père le pape.

La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l’interroger; mais
ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à
propos d’y répondre autrement que par une autre question.

-- Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre,
maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l’amiral?
J’ai entendu dire que M. l’amiral jouissait de quelque faveur à la
cour; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son
adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge.

-- _Il logeait_ rue de Béthisy, monsieur, ici à droite, répondit
l’hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s’empêcher de
devenir extérieure.

-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc déménagé?

-- Oui, de ce monde peut-être.

-- Qu’est-ce à dire? s’écrièrent ensemble les deux gentilshommes,
l’amiral déménagé de ce monde!

-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l’hôte avec un malin
sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?

-- Quoi cela?

-- Qu’avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-
l’Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l’amiral a
reçu un coup d’arquebuse.

-- Et il est tué? s’écria La Mole.

-- Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux
doigts; mais on espère que les balles étaient empoisonnées.

-- Comment, misérable! s’écria La Mole, on espère! ...

-- Je veux dire qu’on croit, reprit l’hôte; ne nous fâchons pas
pour un mot: la langue m’a fourché.

Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à
Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste
d’un coup d’oeil d’intelligence.

-- En vérité! dit Coconnas rayonnant.

-- En vérité! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.

-- C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, messieurs, répondit
l’hôte.

-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un
moment. Y trouverai-je le roi Henri?

-- C’est possible, puisqu’il y loge.

-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le
duc de Guise?

-- C’est probable, car je viens de le voir passer il n’y a qu’un
instant, avec deux cents gentilshommes.

-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.

-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.

-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maître La
Hurière.

-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre.

-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.

-- Et moi, dit l’hôte, après avoir suivi des yeux les deux
gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais
fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane.
On ne sait pas ce qui peut arriver.



V
Du Louvre en particulier et de la vertu en général


Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu’ils
rencontrèrent, prirent la rue d’Averon, la rue Saint-Germain-
l’Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les
tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du
soir.

-- Qu’avez-vous donc? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la
vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts-
levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se
présentaient tout à coup à ses yeux.

-- Ma foi, je n’en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne
suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi
ce palais me paraît sombre, et, dirai-je? terrible!

-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m’arrive, mais je
suis d’une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu
négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de
voyage. Mais, bah! on a l’air cavalier. Puis, mes ordres me
recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque
j’aurai ponctuellement obéi.

Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin agités chacun des
sentiments qu’ils avaient exprimés.

Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient
doublés. Nos deux voyageurs furent donc d’abord assez embarrassés.
Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était
une espèce de talisman près des Parisiens, s’approcha d’une
sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si,
grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.

Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire;
cependant, il demanda à Coconnas s’il n’avait point le mot
d’ordre.

Coconnas fut forcé d’avouer qu’il ne l’avait point.

-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. À ce moment,
un homme qui causait avec l’officier du poste, et qui, tout en
causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre,
interrompit son entretien, et, venant à lui:

-- Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise? dit-il.

-- Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.

-- Imbossible! le dugue il être chez le roi.

-- Cependant j’ai une lettre d’avis pour me rendre à Paris.

-- Ah! fous afre eine lettre d’afis?

-- Oui, et j’arrive de fort loin.

-- Ah! fous arrife de fort loin?

-- J’arrive du Piémont.

-- Pien! pien! C’est autre chose. Et fous fous abbelez...?

-- Le comte Annibal de Coconnas.

-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.

-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se
parlant à lui-même; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me
conduire chez le roi de Navarre.

-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en
étendant la main vers Coconnas qui hésitait.

-- Mordi! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je
ne sais si je dois... Je n’ai pas l’honneur de vous connaître,
moi, monsieur.

-- Je suis Pesme. J’abbartiens à M. le dugue de Gouise.

-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom là.

-- C’est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La
prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à
monsieur, allez, j’en réponds.

-- Ah! monsieur de Besme, s’écria Coconnas, je le crois bien si je
vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici
ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on
veut être fidèle.

-- Pien, pien, dit de Besme, il n’y afre pas besoin d’exguses.

-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s’approchant à son tour,
puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma
lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?

-- Comment fous abbelez-vous?

-- Le comte Lerac de La Mole.

-- Le gonte Lerag de La Mole.

-- Oui.

-- Che ne gonnais pas.

-- Il est tout simple que je n’ai pas l’honneur d’être connu de
vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas,
j’arrive ce soir de bien loin.

-- Et t’où arrifez-vous?

-- De Provence.

-- Avec eine lettre?

-- Oui, avec une lettre.

-- Pourmonsir de Gouise?

-- Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.

-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec
un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.

Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en
faisant signe à Coconnas de le suivre.

La Mole demeura seul.

Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui
avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de
cavaliers d’une centaine d’hommes.

-- Ah! ah! dit la sentinelle à son camarade, c’est de Mouy et ses
huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de
l’assassin de l’amiral; et comme c’est déjà lui qui a tué le père
de Mouy, le fils fera d’une pierre deux coups.

-- Pardon, fit La Mole s’adressant au soldat, mais n’avez-vous pas
dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy?

-- Oui-da, mon gentilhomme.

-- Et que ceux qui l’accompagnaient étaient...

-- Étaient des parpaillots... Je l’ai dit.

-- Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris
employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir.

Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers:

-- Monsieur, dit-il en l’abordant, j’apprends que vous êtes
monsieur de Mouy.

-- Oui, monsieur, répondit l’officier avec politesse.

-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m’enhardit à
m’adresser à vous, monsieur, pour vous demander un service.

-- Lequel, monsieur?... Mais, d’abord, à qui ai-je l’honneur de
parler?

-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluèrent.

-- Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.

-- Monsieur, j’arrive d’Aix, porteur d’une lettre de M. d’Auriac,
gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de
Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées...
Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer
au Louvre?

-- Rien de plus facile que d’entrer au Louvre, monsieur, répliqua
de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop
occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n’importe, si vous
voulez me suivre, je vous conduirai jusqu’à son appartement. Le
reste vous regarde.

-- Mille fois merci!

-- Venez, monsieur, dit de Mouy.

de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son
laquais, s’achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la
sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la
porte de l’appartement du roi:

-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole,
il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui.
L’antichambre était vide, une des portes intérieures était
ouverte.

Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.

Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond
silence régnait dans cette partie du Louvre.

-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère?
On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.

Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la
première fois.

-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je
finisse par rencontrer quelqu’un. Et il s’engagea dans le couloir,
qui allait toujours s’assombrissant.

Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il était entré
s’ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et
éclairant une femme d’une taille imposante, d’un maintien
majestueux, et surtout d’une admirable beauté.

La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La
femme s’arrêta, de son côté, comme La Mole s’était arrêté du sien.

-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d’une
voix qui bruit à ses oreilles comme une musique délicieuse.

-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je
vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l’obligeance de me
conduire jusqu’ici, et je cherchais le roi de Navarre.

-- Sa Majesté n’est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez
son beau frère. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire à la
reine...

-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu’un daignait
me conduire devant elle.

-- Vous y êtes, monsieur.

-- Comment! s’écria La Mole.

-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.

La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d’effroi
    
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