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qui l’a aperçu aujourd’hui et qui peut me donner de ses nouvelles?
-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre Majesté serait
inquiète de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l’ai vu ce
matin à six heures et ce soir à sept.
-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se
reposèrent avec une curiosité perçante sur son beau-frère, vous
êtes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié!
-- Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de
l’amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j’attends
encore ne sont point en route pour venir.
-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de
vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous
donc nous envahir? dit Charles IX en riant.
Le duc de Guise fronça le sourcil.
-- Sire, répliqua le Béarnais, on parle d’une entreprise sur les
Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des
environs que je crois pouvoir être utiles à Votre Majesté.
Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé à
Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement.
-- Bon! bon! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en
aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui
sont ces gentilshommes? des vaillants, j’espère?
-- J’ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de
Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d’Anjou ou ceux de monsieur
de Guise, mais je les connais et sais qu’ils feront de leur mieux.
-- En attendez-vous beaucoup?
-- Dix ou douze encore.
-- Vous les appelez?
-- Sire, leurs noms m’échappent, et, à l’exception de l’un d’eux,
qui m’est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et
qui s’appelle de la Mole, je ne saurais dire...
-- De la Mole! n’est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi
fort versé dans la science généalogique, un Provençal?
-- Précisément, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu’en
Provence.
-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais
plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais
chercher jusqu’en Piémont tous les catholiques sûrs que j’y puis
trouver.
-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m’importe,
pourvu qu’ils soient vaillants.
Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mêlaient
huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que
le duc de Guise en fut étonné lui-même.
-- Votre Majesté s’occupe de nos Flamands? dit l’amiral à qui le
roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d’entrer chez
lui sans être annoncé, et qui venait d’entendre les dernières
paroles du roi.
-- Ah! voici mon père l’amiral, s’écria Charles IX en ouvrant les
bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il
arrive; ce que c’est que l’aimant, le fer s’y tourne; mon beau-
frère de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
pour votre armée. Voilà ce dont il était question.
-- Et ces renforts arrivent, dit l’amiral.
-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Béarnais.
-- Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La Mole; il était
hier à Orléans, et sera demain ou après-demain à Paris.
-- Peste! monsieur l’amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi
ce qui se fait à trente ou quarante lieues de distance! Quant à
moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se
passa ou ce qui s’est passé devant Orléans!
Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc de Guise,
lequel faisait évidemment allusion à la mort de François de Guise,
son père, tué devant Orléans par Poltrot de Méré, non sans soupçon
que l’amiral eut conseillé le crime.
-- Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis
nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce
qui importe à mes affaires ou à celles du roi.
Mon courrier est arrivé d’Orléans il y a une heure, et, grâce à la
poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole,
qui voyage sur son cheval, n’en fait que dix par jour, lui, et
arrivera seulement le 24. Voilà toute la magie.
-- Bravo, mon père! bien répondu, dit Charles IX. Montrez à ces
jeunes gens que c’est la sagesse en même temps que l’âge qui ont
fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les
envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester
ensemble à parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui
font les bons rois, mon père. Allez, messieurs, j’ai à causer avec
l’amiral.
Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d’abord, le duc
de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son
côté après une froide révérence.
Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude,
car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre
qu’il n’en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce
qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras
au sien:
-- Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun
dans l’obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis
que ma mère n’est plus reine, et elle n’est plus reine depuis que
Coligny est mon père.
-- Oh! Sire, dit l’amiral, la reine Catherine...
-- Est une brouillonne. Avec elle il n’y a pas de paix possible.
Ces catholiques italiens sont enragés et n’entendent rien qu’à
exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux
pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la
religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me
scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens,
veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en
redoublant d’épanchement, je me défie de tout ce qui m’entoure,
excepté de mes nouveaux amis! L’ambition des Tavannes m’est
suspecte. Vieilleville n’aime que le bon vin, et il serait capable
de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se
soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et
ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont
Lorrains: il n’y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me
pardonne! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je
suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C’est tout
au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à
Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu
expérimenté. D’ailleurs, il me semble en tout point tenir de son
père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n’y a que toi,
mon père, qui sois à la fois brave comme Julius César, et sage
comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité: te
garder comme conseiller ici, ou t’envoyer là-bas comme général. Si
tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me
conseillera?
-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d’abord, puis le conseil
viendra après la victoire.
-- C’est ton avis, mon père? eh bien, soit. Il sera fait selon ton
avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.
-- Votre Majesté quitte Paris?
-- Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes.
Je ne suis pas un homme d’action, moi, je suis un rêveur. Je
n’étais pas né pour être roi, j’étais né pour être poète. Tu feras
une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la
guerre; et pourvu que ma mère n’en soit pas, tout ira bien. Moi,
j’ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre; et là, tous les
deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos
grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux,
nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu’il y ait
en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par
lesquels je l’invite à me rejoindre; je les ai faits ce matin.
Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et
poli comme de l’ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé
les vers suivants:
_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_
_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_
_Mais, pour ton souvenir, pense que je n’oublie_
_Continuer toujours d’apprendre en poésie,_
_Et pour ce j’ai voulu t’envoyer cet écrit,_
_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._
_Donc ne t’amuse plus aux soins de ton ménage,_
_Maintenant n’est plus temps de faire jardinage;_
_Il faut suivre ton roi, qui t’aime par sus tous,_
_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_
_Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,_
_Qu’entre nous adviendra une bien grande noise._
_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en
choses de guerre qu’en choses de poésie, mais il me semble que ces
vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même
Michel de l’Hospital, chancelier de France.
-- Ah! mon père! s’écria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le
titre de poète, vois-tu, est celui que j’ambitionne avant toutes
choses; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître
en poésie:
_L’art de faire des vers, dût-on s’en indigner, Doit être à plus
haut prix que celui de régner; Tous deux également nous portons
des couronnes: Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes; Ton
esprit, enflammé d’une céleste ardeur, Éclate par soi-même et moi
par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l’avantage,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit
par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n’ai que les
corps; Elle t’en rend le maître et te fait introduire Où le plus
fier tyran n’a jamais eu d’empire._
_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté
s’entretenait avec les Muses, mais j’ignorais qu’elle en eût fait
son principal conseil.
-- Après toi, mon père, après toi; et c’est pour ne pas me
troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la
tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je
réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m’a
envoyé... je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers
qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande
question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre,
une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes
ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain
matin.
-- À quelle heure, Sire?
-- À dix heures; et si par hasard j’étais occupé de vers, si
j’étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh bien, tu
entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu
trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge;
la couleur est éclatante, et tu ne t’y tromperas pas; moi, je vais
écrire à Ronsard.
-- Adieu, Sire.
-- Adieu, mon père.
-- Votre main?
-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c’est là ta
place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à
lui Coligny qui s’inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux
blancs. L’amiral sortit en essuyant une larme.
Charles IX le suivit des yeux tant qu’il put le voir, tendit
l’oreille tant qu’il put l’entendre; puis, lorsqu’il ne vit et
n’entendit plus rien, il laissa, comme c’était son habitude,
retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la
chambre où il se trouvait dans son cabinet d’armes.
Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c’était là qu’il
prenait ses leçons d’escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie
avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d’armes
offensives et défensives des plus belles qu’il avait pu trouver.
Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de
boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de
mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté
une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient
incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait
composés lui-même:
_Pour maintenir la foy,_
_Je suis belle et fidèle;_
_Aux ennemis du roy_
_Je suis belle et cruelle._
Charles IX entra donc, comme nous l’avons dit, dans ce cabinet,
et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était
entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage
donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie-
Dieu disait ses prières.
Comme ce mouvement s’était fait avec lenteur et que les pas du
roi, assourdis par le tapis, n’avaient pas eu plus de
retentissement que ceux d’un fantôme, la femme agenouillée,
n’ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier,
Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.
C’était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la
beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des
environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si
fort à la mode à la Cour de France pendant le règne d’Isabeau de
Bavière, et son corsage rouge était tout brodé d’or, comme le sont
aujourd’hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora.
L’appartement qu’elle occupait depuis tantôt vingt ans était
contigu à la chambre à coucher du roi, et offrait un singulier
mélange d’élégance et de rusticité. C’est qu’en proportion à peu
près égale, le palais avait déteint sur la chaumière, et la
chaumière sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un
milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la
grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était
agenouillée était de bois de chêne merveilleusement sculpté,
recouvert de velours à crépines d’or; tandis que la bible, car
cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible
dans laquelle elle lisait ses prières était un de ces vieux livres
à moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres
maisons.
Or, tout était à l’avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.
-- Eh! Madelon! dit le roi.
La femme agenouillée releva la tête en souriant, à cette voix
familière; puis, se levant:
-- Ah! c’est toi, mon fils! dit-elle.
-- Oui, nourrice, viens ici.
Charles IX laissa retomber la portière et alla s’asseoir sur le
bras du fauteuil. La nourrice parut.
-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.
-- Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s’approcha avec
cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle
que la femme conçoit pour l’enfant qu’elle a allaité, mais à
laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment
moins pure.
-- Me voilà, dit-elle, parle.
-- L’homme que j’ai fait demander est-il là?
-- Depuis une demi-heure.
Charles se leva, s’approcha de la fenêtre, regarda si personne
n’était aux aguets, s’approcha de la porte, tendit l’oreille pour
s’assurer que personne n’était aux écoutes, secoua la poussière de
ses trophées d’armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas
à pas, s’arrêtant quand son maître s’arrêtait, reprenant sa marche
quand son maître se remettait en mouvement; puis, revenant à sa
nourrice:
-- C’est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par
le même passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi
allait s’appuyer à une table sur laquelle étaient posées des armes
de toute espèce. Il y était à peine, que la portière se souleva de
nouveau et donna passage à celui qu’il attendait. C’était un homme
de quarante ans à peu près, à l’oeil gris et faux, au nez recourbé
en bec de chat-huant, au faciès élargi par des pommettes
saillantes: son visage essaya d’exprimer le respect et ne put
fournir qu’un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la
peur. Charles allongea doucement derrière lui une main qui se
porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui
partait à l’aide d’une pierre mise en contact avec une roue
d’acier, au lieu de partir à l’aide d’une mèche, et regarda de son
oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en
scène; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même
avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.
Après quelques secondes, pendant lesquelles le visage de
l’étranger se décomposa de plus en plus:
-- C’est bien vous, dit le roi, que l’on nomme François de
Louviers-Maurevel?
-- Oui, Sire.
-- Commandant des pétardiers?
-- Oui, Sire.
-- J’ai voulu vous voir. Maurevel s’inclina.
-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que
j’aime également tous mes sujets.
-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de
son peuple.
-- Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.
Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son
corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui
auquel il adressait la parole fût presque caché dans l’ombre.
-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si
rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba à genoux.
-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...
-- Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en plus sur
Maurevel un regard qui, de vitreux qu’il était d’abord, devenait
presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer à
Moncontour M. l’amiral qui sort d’ici; je crois que vous avez
manqué votre coup, et qu’alors vous êtes passé dans l’armée du duc
d’Anjou, notre frère; enfin, je crois qu’alors vous êtes passé une
seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service
dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...
-- Oh! Sire!
-- Un brave gentilhomme picard?
-- Sire, Sire, s’écria Maurevel, ne m’accablez pas!
-- C’était un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et
à mesure qu’il parlait, une expression de cruauté presque féroce
se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un
fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.
Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.
-- Vous l’appeliez votre père, je crois, continua impitoyablement
le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son
fils?
Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en plus, écrasé
sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil à une
statue dont les lèvres seules eussent été douées de vie.
-- À propos continua le roi, n’était-ce pas dix mille écus que
vous deviez toucher de M. de Guise au cas où vous tueriez
l’amiral?
L’assassin, consterné, frappait le parquet de son front.
-- Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour vous
l’escortiez dans une reconnaissance qu’il poussait vers Chevreux.
Il laissa tomber son fouet et mit pied à terre pour le ramasser.
Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos
fontes, et, tandis qu’il se penchait, vous lui brisâtes les reins;
puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la
fuite sur le cheval qu’il vous avait donné. Voilà l’histoire, je
crois?
Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont
chaque détail était vrai, Charles IX se remit à siffler avec la
même justesse et la même mélodie le même air de chasse.
-- Or là, maître assassin, dit-il au bout d’un instant, savez-vous
que j’ai grande envie de vous faire pendre?
-- Oh! Majesté! s’écria Maurevel.
-- Le jeune de Mouy m’en suppliait encore hier, et en vérité je ne
savais que lui répondre, car sa demande est fort juste.
Maurevel joignit les mains.
-- D’autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le père
de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me
voilà raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes
enfants que les catholiques.
-- Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma vie est entre vos
mains, faites-en ce que vous voudrez.
-- Vous avez raison, et je n’en donnerais pas une obole.
-- Mais, Sire, demanda l’assassin, n’y a-t-il donc pas un moyen de
racheter mon crime?
-- Je n’en connais guère. Toutefois, si j’étais à votre place, ce
qui n’est pas, Dieu merci! ...
-- Eh bien, Sire! si vous étiez à ma place?... murmura Maurevel,
le regard suspendu aux lèvres de Charles.
-- Je crois que je me tirerais d’affaire, continua le roi.
Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux
sur Charles pour s’assurer qu’il ne raillait pas.
-- J’aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi,
mais j’aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me
demandait la vie d’un homme dont l’autre me demanderait la mort,
j’avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne
politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant
capitaine qu’il est, est bien petit compagnon, comparé à un prince
de Lorraine.
Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un
homme qui revient à la vie.
-- Or, l’important pour vous serait donc, dans la situation
extrême où vous êtes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise;
et à ce propos je me rappelle une chose qu’il me contait hier.
Maurevel se rapprocha d’un pas.
-- «Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, à dix
heures, passe dans la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, revenant du
Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d’une fenêtre grillée
du rez-de-chaussée; c’est la fenêtre du logis de mon ancien
précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les
jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l’abîmer
dans les entrailles de la terre.» Dites donc, maître Maurevel,
continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un
instant vous preniez sa place, cela ferait peut-être plaisir à mon
cousin de Guise?
Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres, pâles
encore d’effroi, laissèrent tomber ces mots:
-- Mais, Sire, je n’ai pas le pouvoir d’ouvrir la terre, moi.
-- Vous l’avez ouverte, cependant, s’il m’en souvient bien, au
brave de Mouy. Après cela, vous me direz que c’est avec un
pistolet... Ne l’avez-vous plus, ce pistolet?...
-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près rassuré, mais je
tire mieux encore l’arquebuse que le pistolet.
-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon
cousin de Guise, j’en suis sûr, ne chicanera pas sur le choix du
moyen!
-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de
laquelle je pusse compter, car peut-être me faudra-t-il tirer de
loin.
-- J’ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec
lesquelles je touche un écu d’or à cent cinquante pas. Voulez-vous
en essayer une?
-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s’écria Maurevel en
s’avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu’on
avait apportée le jour même à Charles IX.
-- Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la réserve pour
moi-même. J’aurai un de ces jours une grande chasse, où j’espère
qu’elle me servira. Mais toute autre à votre choix.
Maurevel détacha une arquebuse d’un trophée.
-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l’assassin.
-- Est-ce que je sais cela, moi? répondit Charles IX en écrasant
le misérable de son regard dédaigneux.
-- Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi
haussa les épaules.
-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce
qu’on répond à ces choses-là? C’est à ceux qui ne veulent pas être
pendus à deviner.
-- Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je?
-- Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il passait
devant la fenêtre du chanoine.
-- Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que Votre Majesté
daigne seulement m’indiquer un signe quelconque.
-- Oh! c’est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son
bras un portefeuille de maroquin rouge.
-- Sire, il suffit.
-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et
qui court si bien?
-- Sire, j’ai un barbe des plus vites.
-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que
vous sachiez que le cloître a une porte de derrière.
-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
-- Eh! mille démons! priez le diable bien plutôt; car ce n’est que
par sa protection que vous pouvez éviter la corde.
-- Adieu, Sire.
-- Adieu. Ah! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si
d’une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix
heures du matin, ou si l’on n’en entend pas parler après, il y a
une oubliette au Louvre!
Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que
jamais son air favori.
IV
La soirée du 24 août 1572
Notre lecteur n’a pas oublié que dans le chapitre précédent il a
été question d’un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque
impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme
l’avait annoncé l’amiral, entrait à Paris par la porte Saint-
Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et jetant un
regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui
étalaient à sa droite et à sa gauche leurs pittoresques enseignes,
laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu’au coeur de la ville,
où, après avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont
Notre-Dame, et longé les quais, il s’arrêta au bout de la rue de
Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l’Arbre-Sec, et à
laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous
conserverons son nom moderne.
Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme à sa gauche
une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec
accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une
seconde halte pour lire ces mots: _À la Belle-Étoile_, écrits en
légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus
flatteur pour un voyageur affamé: c’était une volaille rôtissant
au milieu d’un ciel noir, tandis qu’un homme à manteau rouge
tendait vers cet astre d’une nouvelle espèce ses bras, sa bourse
et ses voeux.
-- Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui s’annonce bien,
et l’hôte qui la tient doit être, sur mon âme, un ingénieux
compère. J’ai toujours entendu dire que la rue de l’Arbre-Sec
était dans le quartier du Louvre; et pour peu que l’établissement
réponde à l’enseigne, je serai à merveille ici.
Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même ce monologue,
un autre cavalier, entré par l’autre bout de la rue, c’est-à-dire
par la rue Saint-Honoré, s’arrêtait et demeurait aussi en extase
devant l’enseigne de la Belle-Étoile.
Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un
cheval blanc de race espagnole, et était vêtu d’un pourpoint noir,
garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé: il
portait des bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé,
et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume
à son visage, nous dirons que c’était un homme de vingt-quatre à
vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, à la fine
moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure
lorsque s’ouvrait, pour sourire d’un sourire doux et mélancolique,
une bouche d’une forme exquise et de la plus parfaite distinction.
Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un
contraste complet. Sous son chapeau, à bords retroussés,
apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que
blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait à la moindre
contrariété d’un feu si resplendissant, qu’on eût dit alors un
oeil noir.
Le reste du visage se composait d’un teint rosé, d’une lèvre
mince, surmontée d’une moustache fauve et de dents admirables.
C’était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses
larges épaules, un fort beau cavalier dans l’acception ordinaire
du mot, et depuis une heure qu’il levait le nez vers toutes les
fenêtres, sous le prétexte d’y chercher des enseignes, les femmes
l’avaient fort regardé; quant aux hommes, qui avaient peut-être
éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses
chausses collantes et ses bottes d’une forme antique, ils avaient
achevé ce rire commencé par un _Dieu vous garde! _des plus
gracieux, à l’examen de cette physionomie qui prenait en une
minute dix expressions différentes, sauf toutefois l’expression
bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial
embarrassé.
Ce fut lui qui s’adressa le premier à l’autre gentilhomme qui,
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