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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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-- Une seule, Monseigneur.

-- Laquelle?

-- M. du Gast.

-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaître l’écriture.
Et tu es sûr que du Gast est venu, tu l’as vu?

-- J’ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlé.

-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon épée.

Le valet de chambre, habitué à ces mutations de costumes, apporta
l’une et l’autre. Le duc alors revêtit sa jaquette, qui était en
chaînons de mailles si souples que la trame d’acier n’était guère
plus épaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque
des chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses
couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu’au
milieu de ses cuisses, se coiffa d’un toquet de velours noir sans
plume ni pierreries, s’enveloppa d’un manteau de couleur sombre,
passa un poignard à sa ceinture, et, mettant son épée aux mains
d’un page, seule escorte dont il voulût se faire accompagner, il
prit le chemin du Louvre.

Comme il posait le pied sur le seuil de l’hôtel, le veilleur de
Saint-Germain-l’Auxerrois venait d’annoncer une heure du matin.

Si avancée que fût la nuit et si peu sûres que fussent les rues à
cette époque, aucun accident n’arriva à l’aventureux prince par le
chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du
vieux Louvre, dont toute les lumières s’étaient successivement
éteintes, et qui se dressait, à cette heure, formidable de silence
et d’obscurité.

En avant du château royal s’étendait un fossé profond, sur lequel
donnaient la plupart des chambres des princes logés au palais.
L’appartement de Marguerite était situé au premier étage.

Mais ce premier étage, accessible s’il n’y eût point eu de fossé,
se trouvait, grâce au retranchement, élevé de près de trente
pieds, et, par conséquent, hors de l’atteinte des amants et des
voleurs, ce qui n’empêcha point M. le duc de Guise de descendre
résolument dans le fossé.

Au même instant, on entendit le bruit d’une fenêtre du rez-de-
chaussée qui s’ouvrait. Cette fenêtre était grillée; mais une main
parut, souleva un des barreaux descellés d’avance, et laissa
pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.

-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc à voix basse.

-- Oui, Monseigneur, répondit une voix de femme d’un accent plus
bas encore.

-- Et Marguerite?

-- Elle vous attend.

-- Bien. À ces mots le duc fit signe à son page, qui, ouvrant son
manteau, déroula une petite échelle de corde. Le prince attacha
l’une des extrémités de l’échelle au lacet qui pendait. Gillonne
tira l’échelle à elle, l’assujettit solidement; et le prince,
après avoir bouclé son épée à son ceinturon, commença l’escalade,
qu’il acheva sans accident. Derrière lui, le barreau reprit sa
place, la fenêtre se referma, et le page, après avoir vu entrer
paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenêtres duquel il
l’avait accompagné vingt fois de la même façon, s’alla coucher,
enveloppé dans son manteau, sur l’herbe du fossé et à l’ombre de
la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d’eau
tombaient tièdes et larges des nuages chargés de soufre et
d’électricité.

Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n’était rien moins que
la fille de Jacques de Matignon, maréchal de France; c’était la
confidente toute particulière de Marguerite, qui n’avait aucun
secret pour elle, et l’on prétendait qu’au nombre des mystères
qu’enfermait son incorruptible fidélité, il y en avait de si
terribles que c’étaient ceux-là qui la forçaient de garder les
autres.

Aucune lumière n’était demeurée ni dans les chambres basses ni
dans les corridors; de temps en temps seulement un éclair livide
illuminait les appartements sombres d’un reflet bleuâtre qui
disparaissait aussitôt.

Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le tenait par la
main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqué dans
l’épaisseur d’un mur et qui s’ouvrait par une porte secrète et
invisible dans l’antichambre de l’appartement de Marguerite.

L’antichambre, comme les autres salles du bas, était dans la plus
profonde obscurité.

Arrivés dans cette antichambre, Gillonne s’arrêta.

-- Avez-vous apporté ce que désire la reine? demanda-t-elle à voix
basse.

-- Oui, répondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu’à Sa
Majesté elle-même.

-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de
l’obscurité une voix qui fit tressaillir le duc, car il la
reconnut pour celle de Marguerite.

Et en même temps une portière de velours violet fleurdelisé d’or
se soulevant, le duc distingua dans l’ombre la reine elle-même,
qui, impatiente, était venue au-devant de lui.

-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de
l’autre côté de la portière qui retomba derrière lui. Alors ce
fut, à son tour, à Marguerite de Valois de servir de guide au
prince dans cet appartement d’ailleurs bien connu de lui, tandis
que Gillonne, restée à la porte, avait, en portant le doigt à sa
bouche, rassuré sa royale maîtresse. Comme si elle eût compris les
jalouses inquiétudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans
sa chambre à coucher; là elle s’arrêta.

-- Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous content, duc?

-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie?

-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un
léger accent de dépit, que j’appartiens à un homme qui, le soir de
son mariage, la nuit même de ses noces, fait assez peu de cas de
moi pour n’être pas même venu me remercier de l’honneur que je lui
ai fait non pas en le choisissant, mais en l’acceptant pour époux.

-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra,
surtout si vous le désirez.

-- Et c’est vous qui dites cela, Henri, s’écria Marguerite, vous
qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si
j’avais le désir que vous me supposez, vous eussé-je donc prié de
venir au Louvre?

-- Vous m’avez prié de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous
avez le désir d’éteindre tout vestige de notre passé, et que ce
passé vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre
d’argent que je vous rapporte.

-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
Marguerite en regardant fixement le duc, c’est que vous ne me
faites plus l’effet d’un prince, mais d’un écolier! Moi nier que
je vous ai aimé! moi vouloir éteindre une flamme qui mourra peut-
être, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des
personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent toute
l’époque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous
pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu’elle
vous a donné. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous
en demande qu’une seule, et encore parce que cette lettre est
aussi dangereuse pour vous que pour elle.

-- Tout est à vous, dit le duc; choisissez donc là-dedans celle
que vous voudrez anéantir.

Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d’une main
frémissante prit l’une après l’autre une douzaine de lettres dont
elle se contenta de regarder les adresses, comme si à l’inspection
de ces seules adresses sa mémoire lui rappelait ce que contenaient
ces lettres; mais arrivée au bout de l’examen elle regarda le duc,
et, toute pâlissante:

-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n’est pas là.
L’auriez-vous perdue, par hasard; car, quant à l’avoir livrée...

-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame?

-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.

-- Pour excuser votre infidélité? Marguerite haussa les épaules.

-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle où je vous disais que
le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour
rompre votre future union avec l’infante de Portugal, avait fait
venir son frère le bâtard d’Angoulême et lui avait dit en lui
montrant deux épées: «De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou
de celle-là je te tuerai demain.» Cette lettre, où est-elle?

-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine.
Marguerite la lui arracha presque des mains, l’ouvrit avidement,
s’assura que c’était bien celle qu’elle réclamait, poussa une
exclamation de joie et l’approcha de la bougie. La flamme se
communiqua aussitôt de la mèche au papier, qui en un instant fut
consumé; puis, comme si Marguerite eût craint qu’on pût aller
chercher l’imprudent avis jusque dans les cendres, elle les écrasa
sous son pied.

Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse action, avait suivi
des yeux sa maîtresse.

-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, êtes-vous
contente maintenant?

-- Oui; car, maintenant que vous avez épousé la princesse de
Porcian, mon frère me pardonnera votre amour; tandis qu’il ne
m’eût pas pardonné la révélation d’un secret comme celui que, dans
ma faiblesse pour vous, je n’ai pas eu la puissance de vous
cacher.

-- C’est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-là vous
m’aimiez.

-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.

-- Vous?...

-- Oui, moi; car jamais plus qu’aujourd’hui je n’eus besoin d’un
ami sincère et dévoué. Reine, je n’ai pas de trône; femme, je n’ai
pas de mari.

Le jeune prince secoua tristement la tête.

-- Mais quand je vous dis, quand je vous répète, Henri, que mon
mari non seulement ne m’aime pas, mais qu’il me hait, mais qu’il
me méprise; d’ailleurs, il me semble que votre présence dans la
chambre où il devrait être fait bien preuve de cette haine et de
ce mépris.

-- Il n’est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de
Navarre le temps de congédier ses gentilshommes, et, s’il n’est
pas venu, il ne tardera pas à venir.

-- Et moi je vous dis, s’écria Marguerite avec un dépit croissant,
moi je vous dis qu’il ne viendra pas.

-- Madame, s’écria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la
portière, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.

-- Oh! je le savais bien, moi, qu’il viendrait! s’écria le duc de
Guise.

-- Henri, dit Marguerite d’une voix brève et en saisissant la main
du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et
si l’on peut compter sur ce que j’ai promis une fois. Henri,
entrez dans ce cabinet.

-- Madame, laissez-moi partir s’il en est temps encore, car songez
qu’à la première marque d’amour qu’il vous donne je sors de ce
cabinet, et alors malheur à lui!

-- Vous êtes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je réponds de tout.
Et elle poussa le duc dans le cabinet.

Il était temps. La porte était à peine fermée derrière le prince
que le roi de Navarre, escorté de deux pages qui portaient huit
flambeaux de cire jaune sur deux candélabres, apparut souriant sur
le seuil de la chambre.

Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde révérence.

-- Vous n’êtes pas encore au lit, madame? demanda le Béarnais avec
sa physionomie ouverte et joyeuse; m’attendiez-vous, par hasard?

-- Non, monsieur, répondit Marguerite, car hier encore vous m’avez
dit que vous saviez bien que notre mariage était une alliance
politique, et que vous ne me contraindriez jamais.

-- À la bonne heure; mais ce n’est point une raison pour ne pas
causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-
nous.

Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la main comme
pour ordonner aux pages de rester.

-- Faut-il que j’appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai
si tel est votre désir, quoique je vous avoue que, pour les choses
que j’ai à vous dire, j’aimerais mieux que nous fussions en tête-
à-tête.

Et le roi de Navarre s’avança vers le cabinet.

-- Non! s’écria Marguerite en s’élançant au-devant de lui avec
impétuosité; non, c’est inutile, et je suis prête à vous entendre.

Le Béarnais savait ce qu’il voulait savoir; il jeta un regard
rapide et profond vers le cabinet, comme s’il eût voulu, malgré la
portière qui le voilait, pénétrer dans ses plus sombres
profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle épousée pâle
de terreur:

-- En ce cas, madame, dit-il d’une voix parfaitement calme,
causons donc un instant.

-- Comme il plaira à Votre Majesté, dit la jeune femme en
retombant plutôt qu’elle ne s’assit sur le siège que lui indiquait
son mari.

Le Béarnais se plaça près d’elle.

-- Madame, continua-t-il, quoi qu’en aient dit bien des gens,
notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien à
vous et vous êtes bien à moi.

-- Mais..., dit Marguerite effrayée.

-- Nous devons en conséquence, continua le roi de Navarre sans
paraître remarquer l’hésitation de Marguerite, agir l’un avec
l’autre comme de bons alliés, puisque nous nous sommes aujourd’hui
juré alliance devant Dieu. N’est-ce pas votre avis?

-- Sans doute, monsieur.

-- Je sais, madame, combien votre pénétration est grande, je sais
combien le terrain de la cour est semé de dangereux abîmes; or, je
suis jeune, et, quoique je n’aie jamais fait de mal à personne,
j’ai bon nombre d’ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
celle qui porte mon nom et qui m’a juré affection au pied de
l’autel?

-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser...

-- Je ne pense rien, madame, j’espère, et je veux m’assurer que
mon espérance est fondée. Il est certain que notre mariage n’est
qu’un prétexte ou qu’un piège.

Marguerite tressaillit, car peut-être aussi cette pensée s’était-
elle présentée à son esprit.

-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi
me hait, le duc d’Anjou me hait, le duc d’Alençon me hait,
Catherine de Médicis haïssait trop ma mère pour ne point me haïr.

-- Oh! monsieur, que dites-vous?

-- La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu’on ne
crût pas que je suis dupe de l’assassinat de M. de Mouy et de
l’empoisonnement de ma mère, je voudrais qu’il y eût ici quelqu’un
qui pût m’entendre.

-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l’air le plus
calme et le plus souriant qu’elle pût prendre, vous savez bien
qu’il n’y a ici que vous et moi.

-- Et voilà justement ce qui fait que je m’abandonne, voilà ce qui
fait que j’ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que
me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de
Lorraine.

-- Sire! Sire! s’écria Marguerite.

-- Eh bien, qu’y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant à son
tour.

-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.

-- Non, pas quand on est en tête-à-tête, reprit le roi. Je vous
disais donc...

Marguerite était visiblement au supplice; elle eût voulu arrêter
chaque parole sur les lèvres du Béarnais; mais Henri continua avec
son apparente bonhomie:

-- Je vous disais donc que j’étais menacé de tous côtés, menacé
par le roi, menacé par le duc d’Alençon, menacé par le duc
d’Anjou, menacé par la reine mère, menacé par le duc de Guise, par
le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menacé par tout le
monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame.
Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de
devenir des attaques, je puis me défendre avec votre secours; car
vous êtes aimée, vous, de toutes les personnes qui me détestent.

-- Moi? dit Marguerite.

-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite;
oui, vous êtes aimée du roi Charles; vous êtes aimée, il appuya
sur le mot, du duc d’Alençon; vous êtes aimée de la reine
Catherine; enfin, vous êtes aimée du duc de Guise.

-- Monsieur..., murmura Marguerite.

-- Eh bien! qu’y a-t-il donc d’étonnant que tout le monde vous
aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos frères ou vos
parents. Aimer ses parents ou ses frères, c’est vivre selon le
coeur de Dieu.

-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, où voulez-vous en
venir, monsieur?

-- J’en veux venir à ce que je vous ai dit; c’est que si vous vous
faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliée, je puis tout
braver; tandis qu’au contraire, si vous vous faites mon ennemie,
je suis perdu.

-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s’écria Marguerite.

-- Mais mon amie, jamais non plus?...

-- Peut-être.

-- Et mon alliée?

-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au
roi.

Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes
bien plus dans un désir d’investigation que par un sentiment de
tendresse:

-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour
alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans que nous nous
connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a mariés sans
nous consulter, nous qu’on mariait. Nous ne nous devons donc rien
comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de
vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais
hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne
nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se
doivent protection mutuelle et s’allient; c’est bien comme cela
que vous l’entendez?

-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.

-- Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la
porte du cabinet, comme la première preuve d’une alliance franche
est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter
dans ses détails les plus secrets le plan que j’ai formé à l’effet
de combattre victorieusement toutes ces inimitiés.

-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à son tour et
malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais,
voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe.

-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître
remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...

-- Monsieur, s’écria Marguerite en se levant vivement et en
saisissant le roi par le bras, permettez que je respire;
l’émotion... la chaleur... j’étouffe.

En effet Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait
se laisser choir sur le tapis.

Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne distance et
l’ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière.

Marguerite le suivit.

-- Silence! silence! Sire! par pitié pour vous, murmura-t-elle.

-- Eh! madame, fit le Béarnais en souriant à sa manière, ne
m’avez-vous pas dit que nous étions seuls?

-- Oui, monsieur; mais n’avez-vous pas entendu dire qu’à l’aide
d’une sarbacane, introduite à travers un plafond ou à travers un
mur, on peut tout entendre?

-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous
ne m’aimez pas, c’est vrai; mais vous êtes une honnête femme.

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir, vous
m’eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul.
Vous m’avez arrêté. Je sais maintenant que quelqu’un est caché
ici; que vous êtes une épouse infidèle, mais une fidèle alliée, et
dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j’ai plus
besoin, je l’avoue, de fidélité en politique qu’en amour...

-- Sire..., murmura Marguerite confuse.

-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri,
quand nous nous connaîtrons mieux. Puis, haussant la voix:

-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette
heure, madame?

-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.

-- En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner
plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de
bonne amitié; veuillez les accepter comme je vous les offre, de
tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.

Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et
à son tour lui tendit la main.

-- C’est convenu, dit-elle.

-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.

-- Franche et loyale, répondit la reine. Alors le Béarnais marcha
vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis,
lorsque la portière fut retombée entre eux et la chambre à
coucher:

-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix basse, merci! Vous
êtes une vraie fille de France. Je pars tranquille. À défaut de
votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur
vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu,
madame.

Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis,
d’un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le
corridor:

-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d’Anjou,
est-ce le duc d’Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère,
est-ce un amant, est-ce l’un et l’autre? En vérité, je suis
presque fâché d’avoir demandé maintenant ce rendez-vous à la
baronne; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole
m’attend... n’importe; elle perdra un peu, j’en ai peur, à ce que
j’ai passé par la chambre à coucher de ma femme pour aller chez
elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l’appelle mon
beau-frère Charles IX, est une adorable créature.

Et d’un pas dans lequel se trahissait une légère hésitation Henri
de Navarre monta l’escalier qui conduisait à l’appartement de
madame de Sauve.

Marguerite l’avait suivi des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu, et
alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc à la
porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.

De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait
une amère préoccupation.

-- Marguerite est neutre aujourd’hui, dit-il, Marguerite sera
hostile dans huit jours.

-- Ah! vous avez écouté? dit Marguerite.

-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?

-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se
conduire la reine de Navarre?

-- Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc
de Guise.

-- Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari,
mais personne n’a le droit d’exiger de moi que je le trahisse. De
bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian,
votre femme?

-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tête, c’est
bien. Je vois que vous ne m’aimez plus comme aux jours où vous me
racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.

-- Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le
faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le même rôle, vous
le voyez bien.

-- Seulement vous passez d’un camp à l’autre.

-- C’est un droit que j’ai acquis, monsieur, en vous sauvant la
vie.

-- Bien, madame; et comme quand on se sépare on se rend entre
amants tout ce qu’on s’est donné, je vous sauverai la vie à mon
tour, si l’occasion s’en présente, et nous serons quittes.

Et sur ce le duc s’inclina et sortit sans que Marguerite fît un
geste pour le retenir. Dans l’antichambre il trouva Gillonne, qui
le conduisit jusqu’à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les
fossés son page avec lequel il retourna à l’hôtel de Guise.

Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se placer à sa
fenêtre.

-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l’époux me fuit et
l’amant me quitte!

En ce moment passa de l’autre côté du fossé, venant de la Tour du
Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier le
poing sur la hanche et chantant:

_Pourquoi doncques, quand je veux_
_Ou mordre tes beaux cheveux,_
_Ou baiser ta bouche aimée,_
_Ou toucher à ton beau sein,_
_Contrefais-tu la nonnain_
_Dedans un cloître enfermée?_

_Pour qui gardes-tu tes yeux_
_Et ton sein délicieux,_
_Ton front, ta lèvre jumelle?_
_En veux-tu baiser Pluton,_
_Là-bas, après que Caron_
_T’aura mise en sa nacelle?_

_Après ton dernier trépas,_
_Belle, tu n’auras là-bas_
_Qu’une bouchette blêmie;_
_Et quand, mort, je te verrai,_
_Aux ombres je n’avouerai_
_Que jadis tu fus ma mie._

_Doncques, tandis que tu vis,_
_Change, maîtresse, d’avis,_
_Et ne m’épargne ta bouche;_
_Car au jour où tu mourras,_
_Lors tu te repentiras_
_De m’avoir été farouche._

Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie; puis,
lorsque la voix de l’écolier se fut perdue dans le lointain, elle
referma la fenêtre et appela Gillonne pour l’aider à se mettre au
lit.



III
Un roi poète


Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent en fêtes,
ballets et tournois.

La même fusion continuait de s’opérer entre les deux partis.
C’étaient des caresses et des attendrissements à faire perdre la
tête aux plus enragés huguenots. On avait vu le père Cotton dîner
et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé.

Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie
habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frère Henri.
Enfin la reine mère était si joyeuse et si occupée de broderies,
de joyaux et de panaches, qu’elle en perdait le sommeil.

Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle,
commençaient à revêtir les pourpoints de soie, à arborer les
devises et à parader devant certains balcons comme s’ils eussent
été catholiques. De tous côtés c’était une réaction en faveur de
la religion réformée, à croire que toute la cour allait se faire
protestante. L’amiral lui-même, malgré son expérience, s’y était
laissé prendre comme les autres, et il en avait la tête tellement
montée, qu’un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher
son cure-dent, occupation à laquelle il se livrait d’ordinaire
depuis deux heures de l’après-midi, moment où son dîner finissait,
jusqu’à huit heures du soir, moment auquel il se remettait à table
pour souper.

Le soir où l’amiral s’était laissé aller à cet incroyable oubli de
ses habitudes, le roi Charles IX avait invité à goûter avec lui,
en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la
collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et là
il leur expliquait l’ingénieux mécanisme d’un piège à loups qu’il
avait inventé lui-même, lorsque, s’interrompant tout à coup:

-- Monsieur l’amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il;
    
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