|
|
Alexandre Dumas
LA REINE MARGOT
Tome I
(1845)
Table des matières
I Le latin de M. de Guise
II La chambre de la reine de Navarre
III Un roi poète
IV La soirée du 24 août 1572
V Du Louvre en particulier et de la vertu en général
VI La dette payée
VII La nuit du 24 août 1572
VIII Les massacrés
IX Les massacreurs
X Mort, messe ou Bastille
XI L’aubépine du cimetière des Innocents
XII Les confidences
XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles
elles ne sont pas destinées
XIV Seconde nuit de noces
XV Ce que femme veut Dieu le veut
XVI Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon
XVII Le confrère de maître Ambroise Paré
XVIII Les revenants
XIX Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère
XX Les poules noires
XXI L’appartement de Madame de Sauve
XXII Sire, vous serez roi
XXIII Un nouveau converti
XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percée
XXV Le manteau cerise
XXVI Margarita
XXVII La main de Dieu
XXVIII La lettre de Rome
XXIX Le départ
XXX Maurevel
XXXI La chasse à courre
PREMIÈRE PARTIE
I
Le latin de M. de Guise
Le lundi, dix-huitième jour du mois d’août 1572, il y avait grande
fête au Louvre.
Les fenêtres de la vieille demeure royale, ordinairement si
sombres, étaient ardemment éclairées; les places et les rues
attenantes, habituellement si solitaires, dès que neuf heures
sonnaient à Saint-Germain-l’Auxerrois, étaient, quoiqu’il fût
minuit, encombrées de populaire.
Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans
l’obscurité, à une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait
une vague grondante; cette mer, épandue sur le quai, où elle se
dégorgeait par la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de
l’Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et
de son reflux la base de l’hôtel de Bourbon qui s’élevait en face.
Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à cause de la
fête royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne
se doutait pas que cette solennité, à laquelle il assistait comme
spectateur, n’était que le prélude d’une autre remise à huitaine,
et à laquelle il serait convié et s’ébattrait de tout son coeur.
La cour célébrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille
du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon,
roi de Navarre. En effet, le matin même, le cardinal de Bourbon
avait uni les deux époux avec le cérémonial usité pour les noces
des filles de France, sur un théâtre dressé à la porte de Notre-
Dame.
Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort donné à songer
à quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on
comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que
l’étaient à cette heure le parti protestant et le parti
catholique: on se demandait comment le jeune prince de Condé
pardonnerait au duc d’Anjou, frère du roi, la mort de son père
assassiné à Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
jeune duc de Guise pardonnerait à l’amiral de Coligny la mort du
sien assassiné à Orléans par Poltrot du Méré. Il y a plus: Jeanne
de Navarre, la courageuse épouse du faible Antoine de Bourbon, qui
avait amené son fils Henri aux royales fiançailles qui
l’attendaient, était morte il y avait deux mois à peine, et de
singuliers bruits s’étaient répandus sur cette mort subite.
Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu’un
secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine de
Médicis, craignant la révélation de ce secret, l’avait empoisonnée
avec des gants de senteur qui avaient été confectionnés par un
nommé René, Florentin fort habile dans ces sortes de matières. Ce
bruit s’était d’autant plus répandu et confirmé, qu’après la mort
de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux médecins,
desquels était le fameux Ambroise Paré, avaient été autorisés à
ouvrir et à étudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme
c’était par l’odorat qu’avait été empoisonnée Jeanne de Navarre,
c’était le cerveau, seule partie du corps exclue de l’autopsie,
qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
personne ne doutait qu’un crime n’eût été commis.
Ce n’était pas tout: le roi Charles, particulièrement, avait mis à
ce mariage, qui non seulement rétablissait la paix dans son
royaume, mais encore attirait à Paris les principaux huguenots de
France, une persistance qui ressemblait à de l’entêtement. Comme
les deux fiancés appartenaient, l’un à la religion catholique,
l’autre à la religion réformée, on avait été obligé de s’adresser
pour la dispense à Grégoire XIII, qui tenait alors le siège de
Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la feue
reine de Navarre; elle avait un jour exprimé à Charles IX ses
craintes que cette dispense n’arrivât point, ce à quoi le roi
avait répondu:
-- N’ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape,
et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas
huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape
fait trop la bête, je prendrai moi-même Margot par la main, et je
la mènerai épouser votre fils en plein prêche.
Ces paroles s’étaient répandues du Louvre dans la ville, et, tout
en réjouissant fort les huguenots, avaient considérablement donné
à penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi
les trahissait réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie
qui aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement inattendu.
C’était vis-à-vis de l’amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq
ou six ans faisait une guerre acharnée au roi, que la conduite de
Charles IX paraissait inexplicable: après avoir mis sa tête à prix
à cent cinquante mille écus d’or, le roi ne jurait plus que par
lui, l’appelant son père et déclarant tout haut qu’il allait
confier désormais à lui seul la conduite de la guerre; c’est au
point que Catherine de Médicis, elle-même, qui jusqu’alors avait
réglé les actions, les volontés et jusqu’aux désirs du jeune
prince, paraissait commencer à s’inquiéter tout de bon, et ce
n’était pas sans sujet, car, dans un moment d’épanchement Charles
IX avait dit à l’amiral à propos de la guerre de Flandre:
-- Mon père, il y a encore une chose en ceci à laquelle il faut
bien prendre garde: c’est que la reine mère, qui veut mettre le
nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette
entreprise; que nous la tenions si secrète qu’elle n’y voie
goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait
tout.
Or, tout sage et expérimenté qu’il était, Coligny n’avait pu tenir
secrète une si entière confiance; et quoiqu’il fût arrivé à Paris
avec de grands soupçons, quoique à son départ de Châtillon une
paysanne se fût jetée à ses pieds, en criant: «Oh! monsieur, notre
bon maître, n’allez pas à Paris, car si vous y allez vous mourrez,
vous et tous ceux qui iront avec vous»; ces soupçons s’étaient peu
à peu éteints dans son coeur et dans celui de Téligny, son gendre,
auquel le roi de son côté faisait de grandes amitiés, l’appelant
son frère comme il appelait l’amiral son père, et le tutoyant,
ainsi qu’il faisait pour ses meilleurs amis.
Les huguenots, à part quelques esprits chagrins et défiants,
étaient donc entièrement rassurés: la mort de la reine de Navarre
passait pour avoir été causée par une pleurésie, et les vastes
salles du Louvre s’étaient emplies de tous ces braves protestants
auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
de fortune bien inespéré. L’amiral de Coligny, La Rochefoucault,
le prince de Condé fils, Téligny, enfin tous les principaux du
parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien
venus à Paris ceux-là mêmes que trois mois auparavant le roi
Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre à des
potences plus hautes que celles des assassins. Il n’y avait que le
maréchal de Montmorency que l’on cherchait vainement parmi tous
ses frères, car aucune promesse n’avait pu le séduire, aucun
semblant n’avait pu le tromper, et il restait retiré en son
château de l’Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la
douleur que lui causait encore la mort de son père le connétable
Anne de Montmorency, tué d’un coup de pistolet par Robert Stuart,
à la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet événement était
arrivé depuis plus de trois ans et que la sensibilité était une
vertu assez peu à la mode à cette époque, on n’avait cru de ce
deuil prolongé outre mesure que ce qu’on avait bien voulu en
croire.
Au reste, tout donnait tort au maréchal de Montmorency; le roi, la
reine, le duc d’Anjou et le duc d’Alençon faisaient à merveille
les honneurs de la royale fête.
Le duc d’Anjou recevait des huguenots eux-mêmes des compliments
bien mérités sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour,
qu’il avait gagnées avant d’avoir atteint l’âge de dix-huit ans,
plus précoce en cela que n’avaient été César et Alexandre,
auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l’infériorité
aux vainqueurs d’Issus et de Pharsale; le duc d’Alençon regardait
tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine
rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetés, complimentait
le prince Henri de Condé sur son récent mariage avec Marie de
Clèves; enfin MM. de Guise eux-mêmes souriaient aux formidables
ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec
M. de Tavannes et l’amiral sur la prochaine guerre qu’il était
plus que jamais question de déclarer à Philippe II.
Au milieu de ces groupes allait et venait, la tête légèrement
inclinée et l’oreille ouverte à tous les propos, un jeune homme de
dix-neuf ans, à l’oeil fin, aux cheveux noirs coupés très court,
aux sourcils épais, au nez recourbé comme un bec d’aigle, au
sourire narquois, à la moustache et à la barbe naissantes. Ce
jeune homme, qui ne s’était fait remarquer encore qu’au combat
d’Arnay-le-Duc où il avait bravement payé de sa personne, et qui
recevait compliments sur compliments, était l’élève bien-aimé de
Coligny et le héros du jour; trois mois auparavant, c’est-à-dire à
l’époque où sa mère vivait encore, on l’avait appelé le prince de
Béarn; on l’appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant
qu’on l’appelât Henri IV.
De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front;
sans doute il se rappelait qu’il y avait deux mois à peine que sa
mère était morte, et moins que personne il doutait qu’elle ne fût
morte empoisonnée. Mais le nuage était passager et disparaissait
comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le
félicitaient, ceux qui le coudoyaient, étaient ceux-là mêmes qui
avaient assassiné la courageuse Jeanne d’Albret.
À quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque
aussi soucieux que le premier affectait d’être joyeux et ouvert,
le jeune duc de Guise causait avec Téligny. Plus heureux que le
Béarnais, à vingt-deux ans sa renommée avait presque atteint celle
de son père, le grand François de Guise. C’était un élégant
seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doué
de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il passait, que
près de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune
qu’il était, les catholiques voyaient en lui le chef de leur
parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de
Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d’abord
porté le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siège
d’Orléans, ses premières armes sous son père, qui était mort dans
ses bras en lui désignant l’amiral Coligny pour son assassin.
Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel:
c’était de venger la mort de son père sur l’amiral et sur sa
famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans trêve ni
relâche, ayant promis à Dieu d’être son ange exterminateur sur la
terre jusqu’au jour où le dernier hérétique serait exterminé. Ce
n’était donc pas sans un profond étonnement qu’on voyait ce
prince, ordinairement si fidèle à sa parole, tendre la main à ceux
qu’il avait juré de tenir pour ses éternels ennemis et causer
familièrement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort
à son père mourant.
Mais, nous l’avons dit, cette soirée était celle des étonnements.
En effet, avec cette connaissance de l’avenir qui manque
heureusement aux hommes, avec cette faculté de lire dans les
coeurs qui n’appartient malheureusement qu’à Dieu, l’observateur
privilégié auquel il eût été donné d’assister à cette fête, eût
joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les
annales de la triste comédie humaine.
Mais cet observateur qui manquait aux galeries intérieures du
Louvre, continuait dans la rue à regarder de ses yeux flamboyants
et à gronder de sa voix menaçante: cet observateur c’était le
peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguisé par la
haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le
curieux devant les fenêtres d’une salle de bal hermétiquement
fermée. La musique enivre et règle le danseur, tandis que le
curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s’agite
sans raison, car le curieux, lui, n’entend pas la musique.
La musique qui enivrait les huguenots, c’était la voix de leur
orgueil.
Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la
nuit, c’étaient les éclairs de leur haine qui illuminaient
l’avenir.
Et cependant tout continuait d’être riant à l’intérieur, et même
un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce
moment par tout le Louvre: c’est que la jeune fiancée, après être
allée déposer sa toilette d’apparat, son manteau traînant et son
long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de
la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par son
frère Charles IX, qui la présentait aux principaux de ses hôtes.
Cette fiancée, c’était la fille de Henri II, c’était la perle de
la couronne de France, c’était Marguerite de Valois, que, dans sa
familière tendresse pour elle, le roi Charles IX n’appelait jamais
que _ma soeur Margot._
Certes jamais accueil, si flatteur qu’il fût, n’avait été mieux
mérité que celui qu’on faisait en ce moment à la nouvelle reine de
Navarre. Marguerite à cette époque avait vingt ans à peine, et
déjà elle était l’objet des louanges de tous les poètes, qui la
comparaient les uns à l’Aurore, les autres à Cythérée. C’était en
effet la beauté sans rivale de cette cour où Catherine de Médicis
avait réuni, pour en faire ses sirènes, les plus belles femmes
qu’elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint
brillant, l’oeil voluptueux et voilé de longs cils, la bouche
vermeille et fine, le cou élégant, la taille riche et souple, et,
perdu dans une mule de satin, un pied d’enfant. Les Français, qui
la possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une si
magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la France
s’en retournaient éblouis de sa beauté s’ils l’avaient vue
seulement, étourdis de sa science s’ils avaient causé avec elle.
C’est que Marguerite était non seulement la plus belle, mais
encore la plus lettrée des femmes de son temps, et l’on citait le
mot d’un savant italien qui lui avait été présenté, et qui, après
avoir causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin
et en grec, l’avait quittée en disant dans son enthousiasme: «Voir
la cour sans voir Marguerite de Valois, c’est ne voir ni la France
ni la cour.»
Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et à la
reine de Navarre; on sait combien les huguenots étaient
harangueurs. Force allusions au passé, force demandes pour
l’avenir furent adroitement glissées au roi au milieu de ces
harangues; mais à toutes ces allusions, il répondait avec ses
lèvres pâles et son sourire rusé:
-- En donnant ma soeur Margot à Henri de Navarre, je donne mon
coeur à tous les protestants du royaume.
Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il
avait réellement deux sens: l’un paternel, et dont en bonne
conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensée; l’autre
injurieux pour l’épousée, pour son mari et pour celui-là même qui
le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la
chronique de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe
nuptiale de Marguerite de Valois.
Cependant M. de Guise causait, comme nous l’avons dit, avec
Téligny; mais il ne donnait pas à l’entretien une attention si
soutenue qu’il ne se détournât parfois pour lancer un regard sur
le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de
Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du
jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour
duquel des étoiles de diamants formaient une tremblante auréole,
et quelque vague dessein perçait dans son attitude impatiente et
agitée.
La princesse Claude, soeur aînée de Marguerite, qui depuis
quelques années déjà avait épousé le duc de Lorraine, avait
remarqué cette inquiétude, et elle s’approchait d’elle pour lui en
demander la cause, lorsque chacun s’écartant devant la reine mère,
qui s’avançait appuyée au bras du jeune prince de Condé, la
princesse se trouva refoulée loin de sa soeur. Il y eut alors un
mouvement général dont le duc de Guise profita pour se rapprocher
de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par conséquent de
Marguerite. Madame de Lorraine, qui n’avait pas perdu la jeune
reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu’elle avait
remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues.
Cependant le duc s’approchait toujours, et quand il ne fut plus
qu’à deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutôt le
sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour
donner à son visage le calme et l’insouciance; alors le duc salua
respectueusement, et, tout en s’inclinant devant elle, murmura à
demi-voix:
-- _Ipse attuli._
Ce qui voulait dire:
«Je l’ai_ apporté_, ou _apporté moi-même_.»
Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en se relevant,
laissa tomber cette réponse:
-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: «Cette nuit comme
d’habitude.» Ces douces paroles, absorbées par l’énorme collet
goudronné de la princesse comme par l’enroulement d’un porte-voix,
ne furent entendues que de la personne à laquelle on les
adressait; mais si court qu’eût été le dialogue, sans doute il
embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient à se dire, car
après cet échange de deux mots contre trois, ils se séparèrent,
Marguerite le front plus rêveur, et le duc le front plus radieux
qu’avant qu’ils se fussent rapprochés. Cette petite scène avait eu
lieu sans que l’homme le plus intéressé à la remarquer eût paru y
faire la moindre attention, car, de son côté, le roi de Navarre
n’avait d’yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour
d’elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
cette personne était la belle madame de Sauve.
Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du malheureux
Semblançay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, était une
des dames d’atours de Catherine de Médicis, et l’une des plus
redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait à ses ennemis
le philtre de l’amour quand elle n’osait leur verser le poison
florentin; petite, blonde, tour à tour pétillante de vivacité ou
languissante de mélancolie, toujours prête à l’amour et à
l’intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans,
occupaient la cour des trois rois qui s’étaient succédé; femme
dans toute l’acception du mot et dans tout le charme de la chose,
depuis l’oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu’aux
petits pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours, madame
de Sauve s’était, depuis quelques mois déjà, emparée de toutes les
facultés du roi de Navarre, qui débutait alors dans la carrière
amoureuse comme dans la carrière politique; si bien que Marguerite
de Navarre, beauté magnifique et royale, n’avait même plus trouvé
l’admiration au fond du coeur de son époux; et, chose étrange et
qui étonnait tout le monde, même de la part de cette âme pleine de
ténèbres et de mystères, c’est que Catherine de Médicis, tout en
poursuivant son projet d’union entre sa fille et le roi de
Navarre, n’avait pas discontinué de favoriser presque ouvertement
les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgré cette
aide puissante et en dépit des moeurs faciles de l’époque, la
belle Charlotte avait résisté jusque-là; et de cette résistance
inconnue, incroyable, inouïe, plus encore que de la beauté et de
l’esprit de celle qui résistait, était née dans le coeur du
Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s’était
repliée sur elle-même et avait dévoré dans le coeur du jeune roi
la timidité, l’orgueil et jusqu’à cette insouciance, moitié
philosophique, moitié paresseuse, qui faisait le fond de son
caractère.
Madame de Sauve venait d’entrer depuis quelques minutes seulement
dans la salle de bal: soit dépit, soit douleur, elle avait résolu
d’abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le
prétexte d’une indisposition, elle avait laissé son mari,
secrétaire d’État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Médicis
s’était informée des causes qui tenaient sa bien-aimée Charlotte
éloignée; et, apprenant que ce n’était qu’une légère
indisposition, elle lui avait écrit quelques mots d’appel,
auxquels la jeune femme s’était empressée d’obéir. Henri, tout
attristé qu’il avait été d’abord de son absence, avait cependant
respiré plus librement lorsqu’il avait vu M. de Sauve entrer seul;
mais au moment où, ne s’attendant aucunement à cette apparition,
il allait en soupirant se rapprocher de l’aimable créature qu’il
était condamné, sinon à aimer, du moins à traiter en épouse, il
avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il
était demeuré cloué à sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui
l’enchaînait à elle comme un lien magique, et, au lieu de
continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d’hésitation
qui tenait bien plus à l’étonnement qu’à la crainte, il s’avança
vers madame de Sauve.
De leur côté les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on
connaissait déjà le coeur inflammable, se rapprochait de la belle
Charlotte, n’eurent point le courage de s’opposer à leur réunion;
ils s’éloignèrent complaisamment, de sorte qu’au même instant où
Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les quelques mots
latins que nous avons rapportés, Henri, arrivé près de madame de
Sauve, entamait avec elle en français fort intelligible, quoique
saupoudré d’accent gascon, une conversation beaucoup moins
mystérieuse.
-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voilà donc revenue au moment où
l’on m’avait dit que vous étiez malade et où j’avais perdu
l’espérance de vous voir?
-- Votre Majesté, répondit madame de Sauve, aurait-elle la
prétention de me faire croire que cette espérance lui avait
beaucoup coûté à perdre?
-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Béarnais; ne savez-vous
point que vous êtes mon soleil pendant le jour et mon étoile
pendant la nuit? En vérité je me croyais dans l’obscurité la plus
profonde, lorsque vous avez paru tout à l’heure et avez soudain
tout éclairé.
-- C’est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.
-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri.
-- Je veux dire que lorsqu’on est maître de la plus belle femme de
France, la seule chose qu’on doive désirer, c’est que la lumière
disparaisse pour faire place à l’obscurité, car c’est dans
l’obscurité que nous attend le bonheur.
-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu’il est aux mains d’une
seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre
Henri.
-- Oh! reprit la baronne, j’aurais cru, au contraire, moi, que
c’était cette personne qui était le jouet et la risée du roi de
Navarre.
Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et cependant il
réfléchit qu’elle trahissait le dépit, et que le dépit n’est que
le masque de l’amour.
-- En vérité, dit-il, chère Charlotte, vous me faites là un
injuste reproche, et je ne comprends pas qu’une si jolie bouche
soit en même temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi
qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n’est pas moi!
-- C’est moi, peut-être! reprit aigrement la baronne, si jamais
peut paraître aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous
reproche de ne pas l’aimer.
-- Avec vos beaux yeux n’avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non,
non, ce n’est pas Henri de Navarre qui épouse Marguerite de
Valois.
-- Et qui est-ce donc alors?
-- Eh, sang-diou! c’est la religion réformée qui épouse le pape,
voilà tout.
-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre à vos
jeux d’esprit, moi: Votre Majesté aime madame Marguerite, et je ne
vous en fais pas un reproche, Dieu m’en garde! elle est assez
belle pour être aimée.
Henri réfléchit un instant, et tandis qu’il réfléchissait, un bon
sourire retroussa le coin de ses lèvres.
-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et
cependant vous n’en avez pas le droit; qu’avez-vous fait, voyons!
pour m’empêcher d’épouser madame Marguerite? Rien; au contraire,
vous m’avez toujours désespéré.
-- Et bien m’en a pris, Monseigneur! répondit madame de Sauve.
-- Comment cela?
-- Sans doute, puisque aujourd’hui vous en épousez une autre.
-- Ah! je l’épouse parce que vous ne m’aimez pas.
-- Si je vous eusse aimé, Sire, il me faudrait donc mourir dans
une heure!
-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-
vous morte?
-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra
ses femmes, et Votre Majesté ses gentilshommes.
-- Est-ce là véritablement la pensée qui vous préoccupe, ma mie?
-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me
préoccuperait horriblement.
-- Eh bien, s’écria Henri au comble de la joie d’entendre cet
aveu, le premier qu’il eût reçu, si le roi de Navarre ne renvoyait
pas ses gentilshommes ce soir?
-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un étonnement
qui cette fois n’était pas joué, vous dites là des choses
impossibles et surtout incroyables.
-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire?
-- Il faudrait m’en donner la preuve, et cette preuve, vous ne
pouvez me la donner.
-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la
donnerai, au contraire, s’écria le roi en dévorant la jeune femme
d’un regard embrasé d’amour.
-- Ô Votre Majesté! ... murmura la belle Charlotte en baissant la
voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est
impossible que vous échappiez au bonheur qui vous attend.
-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorée! reprit le
roi: Henri de France, Henri de Condé, Henri de Guise, mais il n’y
a qu’un Henri de Navarre.
-- Eh bien?
-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre près de vous toute
cette nuit...
-- Toute cette nuit?
-- Oui; serez-vous certaine qu’il ne sera pas près d’une autre?
-- Ah! si vous faites cela, Sire, s’écria à son tour la dame de
Sauve.
-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses
grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi,
dont le coeur s’emplit d’une joie enivrante.
-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous?
-- Oh! en ce cas, répondit Charlotte, en ce cas je dirai que je
suis véritablement aimée de Votre Majesté.
-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne.
-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve.
-- Oh! par Dieu! baronne, il n’est point que vous n’ayez autour de
vous quelque camérière, quelque suivante, quelque fille dont vous
soyez sûre?
-- Oh! j’ai Dariole, qui m’est si dévouée qu’elle se ferait couper
en morceaux pour moi: un véritable trésor.
-- Sang-diou! baronne, dites à cette fille que je ferai sa fortune
quand je serai roi de France, comme me le prédisent les
astrologues.
Charlotte sourit; car dès cette époque la réputation gasconne du
Béarnais était déjà établie à l’endroit de ses promesses.
-- Eh bien, dit-elle, que désirez-vous de Dariole?
-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.
-- Enfin?
-- Votre appartement est au-dessus du mien?
-- Oui.
-- Qu’elle attende derrière la porte. Je frapperai doucement trois
coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai
offerte.
Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis,
comme si elle eût regardé autour d’elle pour n’être pas entendue,
elle fixa un instant la vue sur le groupe où se tenait la reine
mère; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que
Catherine et sa dame d’atours échangeassent chacune un regard.
-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirène
qui eût fait fondre la cire dans les oreilles d’Ulysse, si je
voulais prendre Votre Majesté en mensonge.
-- Essayez, ma mie, essayez...
-- Ah! ma foi! j’avoue que j’en combats l’envie.
-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes
qu’après leur défaite.
-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour où vous
serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.
C’était juste au moment où ce cri s’échappait de la bouche du
Béarnais que la reine de Navarre répondait au duc de Guise:
«_Noctu pro more_: Cette nuit comme d’habitude.»
Alors Henri s’éloigna de madame de Sauve aussi heureux que l’était
le duc de Guise en s’éloignant lui-même de Marguerite de Valois.
Une heure après cette double scène que nous venons de raconter, le
roi Charles et la reine mère se retirèrent dans leurs
appartements; presque aussitôt les salles commencèrent à se
dépeupler, les galeries laissèrent voir la base de leurs colonnes
de marbre. L’amiral et le prince de Condé furent reconduits par
quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs
lorrains et les catholiques, sortirent à leur tour, escortés des
cris de joie et des applaudissements du peuple.
Quant à Marguerite de Valois, à Henri de Navarre et à madame de
Sauve, on sait qu’ils demeuraient au Louvre même.
II
La chambre de la reine de Navarre
Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers,
en son hôtel qui était situé rue du Chaume, en face de la rue de
Brac, et après l’avoir remise à ses femmes, passa dans son
appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et
s’armer d’un de ces poignards courts et aigus qu’on appelait une
foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l’épée; mais au
moment où il le prenait sur la table où il était déposé, il
aperçut un petit billet serré entre la lame et le fourreau.
Il l’ouvrit et lut ce qui suit:
«J’espère bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au
Louvre, ou, s’il y retourne, qu’il prendra au moins la précaution
de s’armer d’une bonne cotte de mailles et d’une bonne épée.»
-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre,
voici un singulier avertissement, maître Robin. Maintenant faites-
moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont
pénétré ici pendant mon absence.
|